Médecins, aimons-nous nous mêmes et mieux tout ira…

Dans la crise Covid, les médecins sont les acteurs les plus indispensables, et les plus essentiels. Personne ne peut nier ce fait.

Et pourtant, hormis quelques applaudissements qui occupaient les emmurés du premier confinement, et surtout, permettaient de discuter avec ses voisins, l’implication de l’ensemble du corps médical ne recueille pas la valorisation qu’elle mérite. Mais pourquoi ?

Les raisons de la non-considération, voire du mépris que les médecins perçoivent à leur égard, ne viennent pas seulement des désordres fonctionnels, que sont l’ARS, la DGOS, les instances, l’administratif, la consultation sous payée, les patients qui considèrent la médecine comme un dû….

Les médecins eux-mêmes détiennent une bonne partie des raisons de cette sorte de désamour,

Et pourquoi donc ?

  1. Les médecins sont trop en attente de reconnaissance.

Ils aimeraient que leurs mérites soient reconnus. Par exemple leur mobilisation sans faille,  largement démontrée dans le cas présent de la crise Covid, et qui continue avec la mobilisation vaccinale.

Malheureusement, on vit dans un monde ou l’écoute et l’attention ne reviennent pas à celui qui fait du bon travail tout seul dans son coin, mais à celui qui crie le plus fort, qui se met le plus en avant. On vit dans un monde ou il est plus habituel de pointer la moindre faille de celui qui fait son boulot le mieux possible. Et les médecins sont une cible désignée de la critique à la moindre faille, car ils sont visibles et importants, donc criticables, et se défendent mal

2. Les médecins n’ont pas de considération les uns envers les autres, avec parfois des piques, voire du mépris publiquement affiché. Il existe bien une solidarité, mais je la dirais.. en pointillé.

Les hospitaliers s’opposent aux libéraux, les secteurs 1 aux secteurs 2, les généralistes aux spécialistes, les médecins des villes aux médecins des champs, les médecins de terrain, aux médecins de télé…

Pour mieux s’apprécier, il faut mieux se connaitre. Or l’individualisme reste une dominance, le travail collaboratif relève encore de l’exploit de quelques bénévoles impliqués. Ceci dans un monde ou pourtant tout pousse vers la mise en commun des moyens et des capacités intellectuelles. L’intelligence collective est trop peu exploitée par les médecins dans leur vie quotidienne, n’allant pas au-delà de quelques forums de discussion spécialisés. Il n’y a pas d’élément ou d’événement vraiment fédérateur de la profession. Les syndicats sont divisés, le conseil de l’ordre ne joue pas ce rôle.  Et les danses télévisuelles de quelques docteurs et professeurs en mal de reconnaissance décrédibilisent les médecins plus qu’ils ne leur apportent considération

3. Les médecins se posent plus en opposants qu’en force de proposition. Leurs priorités sont floues

La priorité des syndicats médicaux : l’argent. Il suffit de lire les arguments en vue de la prochaine élection aux unions régionales :

  • MG France : défendre les conditions matérielles des généralistes, maitres mots de leur programme : valorisation, revalorisation.
  • SML : revaloriser, redonner du pouvoir,
  • URML : garder les principes fondateurs de la médecine libérale, pas d’acceptation de l’évolution, de la remise en cause du payement à l’acte.
  • CSMF : revalorisation.
  • FMF revalorisation, pas de contraintes à l’installation.
  • union AvenirSpé-Le BLOC :  à l’offensive sur les honoraires libres
  • Secteur II, liberté tarifaire, contrats responsables

Le terrain d’une juste rémunération n’est pas très porteur ces derniers temps. La profession médicale est une des seules à venir rabâcher sans relâche que sa valeur financière n’est pas reconnue. Même si c’est partiellement vrai, ce discours n’attire pas l’attention, venant de la part d’une profession que nul ne considère comme fragile financièrement. Au contraire, ces demandes occultent des points essentiels, la valeur morale, et la qualité du travail et de l’accompagnement humain des médecins

4. Les médecins ne s’impliquent pas dans la promotion des qualités et des valeurs de leur profession.

Les valeurs de la profession sont censées être représentées par le conseil de l’ordre. Or les représentants ne mettent pas en avant les valeurs éthiques, morales etl’implication de la profession. Il est trop occupé à gérer des luttes intestines, des querelles de clocher, et ne se positionne pas aux côtés des médecins pour œuvrer à réguler les valeurs de la profession. Au contraire, la sacro-sainte « déontologie » oblige les médecins à se taire quand ils ont connaissance de pratiques disruptives.

Les syndicats, on l’a vu dans le 3) ne valorisent pas l’importance du médecin, de son travail, de son rôle humain.

Un discours centré sur la rémunération ne passe pas. En revanche, un discours centré sur la valeur est mobilisateur. Pour preuve, les patients démontrent qu’ils sont d’accord de payer une valeur qu’ils perçoivent. Il suffit de constater que les innombrables satellites non professionnels, prétendant faire du soin, qu’ils nomment médecine douce, et sans avoir fait aucune étude, se positionnent dans le champ de la santé,  avec des honoraires élevés et  non remboursés que les patients règlent sans sourciller.

Tout simplement parce qu’ils savent mettre en avant les valeurs de leur prestation.

Il faudrait que les médecins cultivent la considération envers eux-mêmes, cessent de se sous-estimer, et travaillent à la valorisation de leurs nombreux atouts

5. Il y a un déni de réalité. Allant jusqu’à une véritable naïveté.

Première naïveté : croire que l’on reconnaitra vraiment le mérite du travail médical (dernier exemple : dans cette crise Covid). Tout un chacun est embolisé par ses propres préoccupations dans le contexte, et considère que les médecins n’en ont pas plus qu’eux. Pour preuve, les médecins se voient reproché d’être partis en vacances en février au lieu de faire des vaccins à leur cabinet. Personne ne s’émeut de leur épuisement, de leur droit au repos comme les autres humains. 

Autre naïveté : de nombreux médecins se croient encore de vrais médecins de famille. Alors, oui, ils sont médecins de famille… mais seulement les jours et les heures ou ils sont présents, et à condition d’avoir des rendez-vous rapidement disponibles. En revanche, ils se voilent la face, s’ils ne reconnaissent pas que leurs patients veulent surtout un médecin disponible à tout moment et dès qu’ils en ressentent le besoin, et qu’ils n’ont aucun état d’âme à s’adresser à un autre, ou à recourir à un avis en télémédecine si leur médecin n’est pas disponible.  Ce nouveau paradigme nécessiterait une remise en question, notamment une plus grande acceptation des nouvelles formes digitales d’accès aux soins, et non une participation du bout des lèvres, au nom du sacro-saint « examen clinique », qui est pourtant souvent sommaire voire absent dans la vraie vie, et avantageusement remplacé dans la vie digitale par un interrogatoire de qualité.

6. les médecins sont rêveurs.

Ils rêvent d’être compris par les patients.  C’est un peu comme les enseignants qui espèrent toujours la classe parfaite, constituée uniquement de premiers de la classe. Dans les rêves des médecins,  les patients ont conscience que le temps médical est une denrée bon marché dont il ne faut pas abuser, comprennent le sacrifice d’horaires de travail à rallonge, comprennent que  la consultation est sous payée, comprennent que les jeunes femmes médecins ont des enfants dont elles doivent s’occuper, comprennent que les retraités actifs sont plus fatigables que dans leur jeunesse.

La réalité est plus abrupte ! Les patients se contrefichent de l’attente de compréhension et de reconnaissance. Tant que le médecin n’a pas de vraie valeur morale à leurs yeux en tant que professionnel de qualité, ils vont continuer à demander que tous leurs problèmes soient résolus en une fois pour 25 balles, voire pour gratuit grâce à la sécu et à l’état qui de toutes manières a payé les études des docteurs, qui leur doivent donc bien ça en retour.

7. Les médecins réclament certaines libertés, mais ne devraient-ils pas en fixer eux-mêmes les limites?

Les demandes sont celles de la liberté tarifaire, et de la liberté de prescription.

Mais les contradictions rendent les demandes illisibles.

La liberté tarifaire est possible pour de nombreux médecins qui en font un usage raisonné. En revanche, aucune borne n’ayant été considérée par la profession, les médecins ne mesurent pas l’impact incroyablement négatif des dépassements hors-normes, qui sont les seuls retenus par le grand public et les médias.

La liberté de prescrire est une règle, mais ce n’est celle de pouvoir prescrire n’importe quoi, comme du temps où il n’existait pas de médicament efficace.

La majorité des médecins respecte le bon usage en matière prescriptive. Mais, en ce domaine, les dérives de certains autres ne sont pas sanctionnées par la profession elle-même. Certains pratiquent encore la médecine au doigt mouillé, ne sont pas capables de laisser sortir un patient sans une prescription, y compris si elle est inappropriée, voire inutile. D’autres laissent leurs patients croire que l’homéopathie et les vitamines peuvent les guérir,  donnent des antibiotiques dans les viroses, des cocktails vitamino-minéraux et du zinc de gouttière, agrémentés d’un peu d’hydroxycholoroquine, d’ivermectine ou d’azithromycine dans le Covid, sans aucun argument ni article scientifique valable pour en valider l’intérêt pour le patient. Les confrères ayant connaissance de ces déviations sont contraint de tolérer ces déviances de leurs collègues sans rien dire au nom de la sacro-sainte confraternité. Et la, on ne parle pas des grandes gueules de la télé, qui d’ailleurs ne soignent personne… on parle bien du généraliste de mon frère, celui la, et bien d’autres…

8. Les médecins veulent le monopole du soin.

Cependant, leur groupe est bien trop inhomogène pour gérer ce monopole, et se concerter sur la manière de déléguer une partie des tâches aux bonnes personnes, et d’organiser une collaboration avec les autres professionnels de santé.

Il en résulte un double discours, d’une part la plainte d’être surchargé et d’autre part le refus de toute « sous-traitance ».

C’est comme si les médecins craignaient, s’ils acceptent collectivement de travailler avec les autres professionnels, de perdre  l’autonomie, et surtout de ne plus figurer sur le podium. Quand les médecins s’opposent à ce que les paramédicaux acquièrent des compétences, ils oublient que nombre d’entre eux en ont déjà beaucoup. Les sage-femmes, les secouristes, les pompiers prennent déjà en charge les blessés. Pourquoi des cris d’orfraie quand on parle d’apprendre aux infirmières à faire des sutures ou à des pharmaciens de vacciner alors qu’il va y avoir plus de 40 millions de personnes à piquer d’ici l’été.

Comme si toute proposition d’évolution cachait une volonté de maltraitance à laquelle il faut s’opposer. Comme s’il était impossible d’avancer positivement, comme si freiner de toutes ses forces allait permettre de rester au bon vieux temps du médecin qui a le pouvoir. Un bon vieux temps pourtant rejeté par la majorité des médecins en ce qu’il comportait d’investissement personnel, mais réanimé et encensé dès lors qu’il s’agit de s’accrocher au payement à l’acte, au refus de déléguer et partager des tâches, à la réticence affichée de mettre du digital dans le soin

9. La peur

Au milieu des années 70, il y avait trop de médecins. Certains avaient si peu de patients, qu’ils ont quitté la profession. Les autres devaient se battre pour « fabriquer » une clientèle.

La peur de perdre sa clientèle remonte à cette époque. Elle s’est ancrée dans la mémoire de la profession, la cicatrice ne s’est jamais complètement refermée. Même les jeunes médecins croulant sous le travail ressentent une sorte d’anxiété à l’idée que la clientèle puisse baisser.

La plaie se rouvre facilement. La crise Covid a réactivé cette crainte ancestrale, de ne plus avoir de travail, quand du jour au lendemain les cabinets se sont vidés des patients. Elle ne cicatrise pas bien à l’automne, quand les médecins constatent que les petites pathologies désertent leur cabinets, remplacées par des patients lourds, complexes, multipathologiques, ayant trop attendu pour consulter. Et dont les consultations longues sont mal rémunérées, parce que la profession n’a pas su négocier son importance dans la prise en charge des polypathologies.

Or, ce changement de paradigme des consultants, ainsi que les louables et réels efforts des libéraux pourraient donner l’occasion aux médecins de rappeler que leur vrai métier n’est pas un « service » rhume, certif, réponse urgente à tout, mais qu’ils offrent de vraies compétences, issues de nombreuses années d’étude et de formation continue permanente. Ce serait le moment de bien positionner la juste valeur de l’offre médicale, et de rappeler qu’elle  ne se trouve pas dans toutes les tâches administratives annexes et connexes qu’on leur additionne sans se préoccuper de l’embolisation de leur temps.

10. Malgré le dynamisme incroyable du corps médical, malgré son implication exceptionnelle tout au long de cette crise Covid, malgré son épuisement actuel, le corps médical ne réussit pas à apparaitre comme une force de proposition, morale et éthique, alors qu’il occupe la première place dans la prise en charge de la pandémie et que sans les médecins il n’y aucune prise en charge, aucune avancée thérapeutique.

La profession se freine elle-même de ses corporatismes, de ses refus frontaux, d’une trop grande tolérance des déviances, d’une déontologie mal utilisée, et l’incapacité de certains à se propulser dans le 21è siècle.

Et pourtant, la profession médicale mérite plus de considération, … à commencer par la considération qu’elle a d’elle-même en tant que porteuse de sens, de valeur, de qualités. Car des valeurs, cette profession en a énormément : humanité, attention, bienveillance, gentillesse, écoute de la détresse et de l’impuissance des humains. Accompagnement de la la naissance, la maladie, la mort et la détresse humaine.

Il est temps de réfléchir à un retapage de l’éculé serment d’Hippocrate, avec son dévouement et ses soins gratuits, et au dépoussiérage du code de déontologie et de l’ordre. Au profit de l’affirmation des valeurs professionnelles et d’une éthique définie rendant plus lisibles la profession tant à ses propres yeux qu’à celle des tutelles et des patients. il est temps que le corps médical travaille à retrouver le chemin de l’estime de lui-même et l’estime des autres.

2 commentaires sur “Médecins, aimons-nous nous mêmes et mieux tout ira…

  1. Bonjour ceci est totalement exact et voici de quoi alimenter la réflexion sur les médecins qui ne défendent même pas leur outil de travail
    Les anesthésistes de ma génération et particulièrement ceux du secteur privé ont vécu la suppression de LEURS lits de réanimation, leur transformation en lits de soins dits continus ou ils ne sont même plus en capacité de ventiler les malades faute de moyens de tarification et d’autorisation administrative .
    CELA LES FORCE A ENCOMBRER INUTILEMENT LES SERVICES DE RÉANIMATION LOURDE AVEC DES MALADES QUI N’ONT RIEN A Y FAIRE ET QU’ILS SERAIENT PARFAITEMENT APTES A PRENDRE EN CHARGE DANS LEURS STRUCTURES SI ON LEUR EN LAISSAIT LES MOYENS. ( et pour beaucoup moins cher)

    On peut donc dire que notre système de soins piloté par des imbéciles incompétents voire inconscients se sature largement LUI MÊME
    Des pôles dits d’excellence (?) en nombre réduit ont été en charge d’absorber « le tout venant ». ILS S’EN SONT RÉVÉLÉS INCAPABLES et à fortiori quand une épidémie vient aggraver les problèmes .

    Se plaindre aujourd’hui de la saturation des réanimations n’est qu’un SCANDALE DE PLUS dans un système qui les multiplie

    Aimé par 1 personne

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