Patients, la grève des médecins vous concerne bien plus que vous ne le pensez.

Chers patients,
Si vos médecins sont aujourd’hui en grève, ce n’est pas contre vous. C’est pour vous.  Prenez le temps de lire ce texte afin de comprendre pourquoi elle est massivement suivie (ce qui est rare chez les médecins) et pourquoi elle est un signal d’alarme qui vous concerne avant tout.

La santé, telle qu’elle est désormais gouvernée, n’est plus pensée prioritairement pour la qualité des soins et la prise en charge des patients. Elle est de plus en plus pilotée par une logique strictement économique, au détriment du soin, du temps médical et de l’humain.

La grève des médecins ce mois de janvier doit vous alerter  et vous faire réfléchir en tant que patients : et si cette grève vous concernait, vous, avant tout ?

Et si cette grève alertait sur la nécessité de protéger la médecine pour vous protéger vous, avant tout ?

Alors, loin de toute diatribe dialectique de gréviste, j’ai souhaité vous informer.

Afin que vous ne vous laissiez pas endormir par les discours sur les riches nantis aux études payées, et qui ne veulent plus travailler assez…  

    Le serment d’Hippocrate :  très utile quand on est mécontent

    Le serment d’Hippocrate n’a jamais été un serment d’esclavage.
    Il n’impose ni une disponibilité permanente, ni le sacrifice de toute vie personnelle.

    Ses principes sont clairs : ne pas nuire, soulager les souffrances, préserver le secret médical, exercer avec indépendance, compétence, probité et dignité.
    Pourtant, dès qu’un patient est insatisfait, ce serment (avec fautes d’orthographe en général) est brandi comme une arme de moralité, de corvéabilité et de dévouement.  

    La « vocation », argument inadapté

    Oui, la médecine est un métier à forte composante vocationnelle.
    Mais cette vocation n’est pas comparable à celle des hommes de foi : elle n’implique ni consécration totale, ni renoncement à toute vie personnelle.

    Les médecins sont comme vous : ils veulent une vie hors du travail, ils veulent voir leurs proches, se reposer.
    Au nom de quoi serait-il permis de leur reprocher cela ?

    Le mythe des études « payées par la société »

    Tous les étudiants en France ont des études largement par la collectivité, médecins compris, et ils paient eux aussi leurs frais d’inscription.

    Mais les étudiants en médecine remboursent très rapidement leurs études par leur travail :
    dès la 4ᵉ année, ils travaillent à l’hôpital comme externes, pour des rémunérations dérisoires, avec des horaires à rallonge. (215 € net par mois en 4ème année, 323 € par mois en 6ème année)

    Les jeunes médecins : volant de régulation de l’hôpital et maintenant de la médecine de ville

    Les internes, non encore thésés, considérés comme des médecins en formation, ont vu leur formation allongée, non par souci pédagogique, mais parce que leur main-d’œuvre peu coûteuse est devenue indispensable au fonctionnement de l’hôpital … et maintenant aussi au fonctionnement de la médecine de ville.

    En effet, une quatrième année d’internat a été ajoutée et sera faite en exercice libéral. Son objectif,  « irriguer » les territoires sans médecins : une manière d’utiliser les jeunes confrères comme variable d’ajustement du manque de médecins de ville. Pour ce faire on les a appelés « docteurs junior »

    On vous le répète à longueur d’articles de grande presse : les médecins ne veulent plus aller s’installer dans les zones de désert médical.

    En fait autrefois, il y avait tellement de médecins, voire trop, et ils s’installaient donc partout, afin d’avoir du travail.

    Sauf que ce n’est plus du tout comme ça. Le nombre de médecins formés a été constamment baissé, bloqué, et surtout la pénurie n’a pas été anticipée. Les médecins ne sont pas responsables des déserts médicaux. La pénurie résulte de décennies de décisions politiques non anticipées.

    Ceux qui se trompent en 2025 sur les chiffres du budget en disant qu’ils n’étaient pas au courant d’un énorme déficit, sont aussi ceux qui depuis des années n’ont pas su anticiper la pénurie de médecins et la non congruence de l’offre et de la demande. Il n’y a plus assez de médecins. Il ne peut donc plus y avoir un médecin dans chaque village. Ce temps est révolu.

    Prenez votre mal en patience si vous allez aux urgences, prenez votre mal en patience si vous devez être hospitalisé.

    Les logiques bureaucratiques ont tout géré avec une idée fixe, retirer le pouvoir aux médecins. Au final, cela a conduit à leur retirer le pouvoir de soigner dans la sérénité et a désorganisé l’hôpital dans sa globalité. Diminution des nombre de lits d’hospitalisation, baisse des budgets. A cela s’ajoute le  manque de tous autres les professionnels de santé (on manque aussi d’infirmières, de kinés, car toutes les professions médicales ont été limitées)

    Résultat : des heures d’attente, des patients sur des brancards, dans des couloirs, sans accueil, sans confort, sans dignité. Et rendant inlassablement responsables les soignants et particulièrement les médecins, alors qu’une fois encore ce ne sont pas eux les décideurs.  Et, vous, patients vous croyez qu’il vous serait possible de travailler avec empathie dans des conditions si dégradées ? .

    Tout médecin a le droit de choisir son mode d’exercice. C’est un droit légal, depuis 1980, jamais remis en question.
    La tromperie c’est de vous dire que les consultations coutent trop cher, alors qu’en réalité, c’est leur prise en charge par la sécu et les mutuelles qui s’effritent.

    Dans ce secteur, les honoraires, on le sait, sont faibles et bloqués avec des augmentations très inférieures à l’inflation.

    Depuis longtemps on considère qu’une petite aide fiscale est légitime pour aider ces médecins aux honoraires assez bas et bloqués, sans dépassement

    Or la loi vient de voter la fin des abattements des médecins secteur 1 (hors déserts médicaux) alors que la logique à la base de ces abattements était de favoriser l’installation secteur 1.

    On vous répète que vous êtes « contraints et forcés » de consulter en secteur 2, et l’on vous invite à stigmatiser les « vilains docteurs ». Exemple « Les praticiens spécialistes sont de plus en plus nombreux à facturer des dépassements d’honoraires. Vous consultez ces médecins de secteur 2, parfois contraint et forcé ? Vous avez renoncé à des soins faute de trouver un praticien qui applique le tarif de base de la Sécu ? Votre témoignage nous intéresse. https://l.lamontagne.fr/jEt »

    Or :

    • Les dépassements d’honoraires crées en 1980 sont légaux et ont été mis en place pour compenser des honoraires conventionnels trop faibles et souvent gelés ;
    • Le gel ou la revalorisation insuffisante des tarifs du secteur 1 pousse mécaniquement les praticiens vers le secteur 2 lorsqu’ils peuvent y accéder grâce à leurs titres hospitaliers (ancien chef de clinique ou ancien assistant à l’hôpital)
    • La loi 2026 voulait introduire une taxation des dépassements d’honoraires (finalement ce n’est pas passé). Mais cette taxation aurait fatalement conduit les praticiens à augmenter leurs dépassements afin de maintenir leur revenu
    • La majorité des médecins pratiquent des dépassements modérés, acceptables pour la plupart de leurs patients
    • On vous a fait croire que les mutuelles obligatoires allaient rembourser les dépassements médicaux. On vous a bernés (voir raison 6)

    Certains médecins ont quitté les secteurs conventionnels (même le secteur 2) pour exercer hors convention, en secteur 3, afin de retrouver une liberté d’exercice, d’honoraires,  et du temps médical.
    Leurs consultations ne sont pas remboursées, mais leur patientèle reste fidèle, car le temps et la qualité de prise en charge sont au rendez-vous.

    Jusqu’à présent, leurs prescriptions restaient prises en charge par la sécu.
    À partir de la loi de finances 2026, ce ne sera plus le cas.

    Tout le parcours de soins prescrit par un médecin de secteur 3 sera à la charge du patient. (prises de sang, radios, examens, etc)
    Les médecins s’y sont opposés, en vain. Cette décision, validée par le Conseil d’État, crée une inégalité majeure entre patients ayant pourtant cotisé de la même façon.

    Et, une fois encore, ce sont les médecins qui seront accusés.

    La Sécurité sociale estime qu’il y a trop d’arrêts de travail. Des algorithmes incompréhensibles décident désormais de ce qui est « trop ».
    Plutôt que de s’interroger sur le mal-être social, on accuse les médecins de prescrire excessivement. De prescrire des arrêts non nécessaires. De frauder !

    Les médecins qui dépassent les seuils déterminés sur des critères inconnus seront soumis d’autorité à des mises sous objectif obligatoires (appelée MSO)
    Concrètement : un médecin qui sera sous MSO devra refuser un arrêt nécessaire, non par choix, mais par contrainte administrative, parce qu’il a atteint les quotas bureaucratiques. .

    Et vous penserez qu’il vous abandonne, vous le rendrez responsable du refus, alors qu’il cherchera seulement à éviter la sanction de sa tutelle (sanction financière ou interdiction d’exercice). S’il accepte de faire un nouvel arrêt ou une prolongation, il sera sanctionné.

    Trouveriez vous normal qu’on sanctionne un médecin pour vous avoir fait un arrêt de travail nécessaire ?

    Devenues obligatoires depuis plusieurs années, avec le joli décorum  des contrats « responsables ».

    En pratique, Les cotisations augmentent sans discontinuer , tandis que les remboursements ne cessent de baisser : Les tarifs des mutuelles ont augmenté de 25 à 35 % depuis 2019. Depuis 2022, l’augmentation moyenne des tarifs mutuelle est de 7 à 10% par an en moyenne.

    Les franchises médicales ont doublé, pour les médicaments, passant de 0,50 € à 1 € par boîte et ont failli passer à 2 € dans la dernière loi de financement.
    Ces franchises ne sont pas remboursables, s’accumulent au long de l’année, et concernent les malades chroniques et les patients les plus précaires autant que tous les autres.

    Les franchises sur les consultations, les examens de  biologie, et imagerie sont progressivement augmentées. Idem, pas remboursables et s’adressant à tous.

    Les fameux dépassements d’honoraires qu’elles sont censées rembourser sont de moins en moins pris en charge. Et surtout, si votre médecin a choisi d’être en secteur 2, c’est vous qui êtes punis: les remboursements des dépassements sont bien inférieurs . C’est fait pour forcer les médecins à entrer à nouveau dans le secteur d’honoraires bloqués, intermédiaire entre secteur 1 et 2, appelé OPTAM.

    En pratique, on se sert de vous pour faire pression sur vos praticiens et les faire rentrer dans le rang.

    Intéressez-vous plutôt à votre mutuelle, voyez ce qu’elle vous coute, ce qu’elle vous rembourse (de moins en moins) et concluez-en qu’elles assurent non pas le bénéfice des assurés mais bien leur bénéfice propre. 

    Ne croyez pas ce qu’on veut vous faire croire : Les médecins ne sont pas des nantis.
    Ce sont des professionnels qui travaillent beaucoup et de ce fait gagnent correctement leur vie.  Ce n’est pas méprisable. Ils ne sont pas les seuls à avoir un revenu plus élevé. En revanche, ce sont les seuls dont le revenu semble socialement critiquable.

    Ils sont les seuls que vous pensez avoir le droit de critiquer tout haut, parce qu’on vous a convaincu que soigner les autres c’est du bénévolat.

    Ce sont aussi les seuls professionnels dont on baisse la rémunération : en effet, dans la raison de la grève se trouvent aussi

    • des baisses tarifaires imposées sur certains actes techniques (en radiologie, en biologie, en cancérologie)
    • et la possibilité pour la CPAM de décider seule à partir d’aujourd’hui de la baisse de tarification de certains actes si elle estime qu’il y en a trop et que cela lui coute trop.

    Or, depuis toujours, comme dans tous les corps de métiers, les discussions tarifaires reposent sur un dialogue entre les syndicats et les tutelles.

    Tout vient de changer : pilotage par la contrainte, virage politique de la santé.

    Faites un petit calcul : si on baisse les honoraires des médecins, cela les pousse à travailler plus.

    Cependant, leurs horaires n’étant pas extensibles, ils verront plus de patients dans le même temps, donc travailleront plus vite, avec moins de temps et d’écoute par patient. Le temps et l’écoute de l’autre est toujours et encore censé être non rémunéré pour les médecins. Moins de temps pour vous c’est une prise en charge moins complète et surtout moins humaine.

    Certes les dépassements d’honoraires

    Mais encore plus le désengagement de la sécurité sociale, et surtout celui des mutuelles, dont vous avez pensé jusqu’à présent qu’elles étaient censées compenser les baisses de prise en charge sécu.

    Moins de temps médical, des décisions de traitement et d’arrêts de travail guidées par des quotas et non par votre état de santé, pas de place à l’hôpital.. .

    Moins de temps, c’est moins de qualité de soin, et votre santé s’en ressentira… Beaucoup plus que vous ne pouvez l’imaginer, car la pénurie est loin d’être finie, les hôpitaux loin de revenir à l’équilibre et le budget de la santé 2026 n’y changera rien.

    Tant qu’il n’y aura pas de vision de la santé, de vrai projet de société, les politiques trouveront confortable de vous affirmer que tout est de la faute des médecins, de les critiquer (avec votre participation) et de les sanctionner, ce qui, clairement, les empêche de faire leur travail sereinement.

    2 commentaires sur “Patients, la grève des médecins vous concerne bien plus que vous ne le pensez.

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    1. Il m’est arrivé de faire grève, mais sans interrompre les permanences de soins auquelles je me suis engagée . Parce qu’à mes yeux c’est impensable.
      J’ai travaillé aux urgences avec un brassard  » en grève », par exemple.
      Vous avez donc devant vous un médecin gréviste.

      Imaginez moi :
      Un panneau dans chaque main
      Le premier
       » Ok pour mieux soigner mais pas avec moins »
      Le 2 ème:
      « La prévention d’aujourd’hui fait la santé de demain « 

      Je vous invite à vous joindre à une pétition citoyenne conforme à vos valeurs sur ce sujet si vous vous sentez concerné.e parce que ce sont les patients qui parlent le mieux de la santé.
      Si la télémédecine vous rend service, je vous invite aussi à le faire savoir, parce que « nous sommes des mal aimés » (Il n’y a pas que le loup d’Intermarché)

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