Y a-t-il un médecin heureux ?

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Dans la sphère professionnelle, je crois que le difficile, ce n’est pas le métier exercé, c’est  juste le travail.  Indépendamment du métier que l’on exerce.  La recherche de sens n’est pas le primum movens du travail. Pour tous les humains, la première valeur du travail est avant tout de subvenir à ses besoins. Gagner de l’argent, faire vivre sa famille. Avoir assez d’argent pour acheter le panier de base, voire un peu plus pour les extras, générateurs de confort.


Travailler commence avant tout et pour tous, par une addition de contraintes d’ordre organisationnel, horaire, physique, psychologique.  Ensuite, la motivation à se lever chaque jour pour aller travailler tient compte de la « valeur » que l’on accorde à son exercice professionnel.  Certaines professions étant estimées moins valorisantes que d’autres.  Je ne veux pas donner d’exemple afin de  ne pas être taxée de condescendance, et  laisse donc  le lecteur à sa propre représentation des métiers  qu’il n’aimerait pas faire. Heureusement,  indépendamment du métier exercé, de l’argent gagné, la création de valeurs personnelles autour de sa propre  profession la rend satisfaisante pour la plupart des personnes.


Parce que les valeurs actuelles font une large place à la nécessité d’obtenir de la reconnaissance, les gens sont convaincus et affirment parfois haut et fort avoir un métier plus …..  que celui des autres.. . Plus ? ou moins ? plus difficile, plus contraignant..  moins bien considéré, moins bien payé, moins bien traité, moins intéressant… Sur cette petite planète à la fois individualiste, égoïste, et collective, quel que soit son statut social l’individu demande de la reconnaissance. Cet aspect me semble un des fondamentaux de la relation au travail.


Après ces généralités, intéressons nous aux médecins.


On peut considérer que la médecine est une profession que l’on exerce du fait d’un  vrai choix, et pas par hasard.  Un métier apportant dès le départ l’assurance d’un intérêt humain, intellectuel, et d’une sécurité d’emploi et financière. Que des avantages  par les temps qui courent. Bien sur comme s’en rend compte à l’instant mon amie Fluorette sur Twitter, dans ce métier il y a autant de cons et de  malhonnêtes qu’ailleurs.  Pourtant la représentation populaire du médecin reste plutôt celle d’un être bon, empathique, dévoué, ne comptant pas ses efforts, son temps, et encore moins son argent.


Est-ce le fossé entre la vraie vie et cette image d’Epinal qui fragilise le corps médical ?  Entre ce que l’on voudrait être, oui, cet être bienfaisant, à l’écoute, toujours disponible pour soulager la misère des corps et celle des cœurs, sans souci financier … et ce que l’on est en pratique… un chef d’une entreprise sous contrôle de l’état, rêvant de disposer d’autant de temps libre que les autres, de ne pas mesurer la misère des autres à l’aune de ce qu’elle rapporte au médecin.  Entre eux, les médecins se reconnaissent, et s’accordent de l’estime, s’auto-congratulent, car ils (re)connaissent la valeur de leur engagement. Mais hors de leur sphère, ils ne sentent plus assez estimés. La grande carence du corps médical est la reconnaissance sociale. Le médecin a le sentiment d’être devenu un bien de consommation. Sommé de soulager la misère des corps et des cœurs, sans délai, au moment souhaité par le patient.  Sommé de suivre des procédures, mais aussi  de faire preuve de souplesse. De s’adapter aux demandes des patients, tout en respectant les contraintes logistiques imposées.  L’état social du médecin est déstabilisé.  La satisfaction qu’il en tire existe certes toujours, mais son intensité a nettement baissé, et est devenue largement insuffisante pour rester la motivation numéro 1 du corps médical. Il se projette alors vers d’autres valeurs,  notamment la reconnaissance financière.. Et celle-ci, autant que la reconnaissance sociale, n’est plus,  selon l’avis de la plupart des médecins, à la hauteur de leur investissement moral.


Du coup, les médecins sont tombés de leurs hauteurs morales et financières.  Ils ont le sentiment d’être sommés et assommés.  De n’être reconnus ni pour ce qu’ils sont, ni pour ce qu’ils font.  D’être dupés et plumés, d’où l’expression choisie récemment « pris pour des pigeons ».  Le pigeon a pourtant été pendant longtemps un transporteur des messages d’importance. 


C’est très dommage d’en être arrivés à ça.

 

 

 

 

 

image Neil Pour FlickR

9 réflexions sur “Y a-t-il un médecin heureux ?

  1. Je me reconnais tout à fait dans ton analyse de notre situation… Pour ma part, je n’ai pas choisi ce métier pour l’argent, ni pour être « un notable »… Plutôt pour la satisfaction de pouvoir être utile… Et aujourd’hui j’ai effectivement l’impression d’être « un service qu’on consomme » et je me désole de l’exigence des patients et de la pression administrative… Je pense que je ne resterai pas médecin généraliste pendant 10 ans… Dommage…

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    1. Je vois que tu en as assez d’être généraliste, le problème est « que sais tu faire d’autre que ça ? ». C’est une question récurrente de changement d’orientation, outre le fait qu’un changement doit te procurer un métier qui te plait plus, et te rapporte au moins autant

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    1. Je prends du temps pour chaque article que je rédige, en pratique. J’écris sous le coup de l’inspiration, mais il faut se relire, remettre un peu en forme, corriger.

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  2. Pour ajouter une vision sur l’évolution du métier, comme de tous les autres métiers (faut-il accompagner ou combattre ces évolutions ?), au quotidien, ce qui me parâit le plus difficile à accepter est la position centrale de toutes les contraintes, souvent divergentes. Le médecin doit répondre aux attentes justifiées des patients, c’est difficle mais notre métier est là. Désormais, l’ensemble des acteurs administratifs (surveillantes, cadres, direction, services techniques…) qui nous soutenaient dans nos demandes et nous aidaient dans notre travail, renversent parfois le sens des choses et nous imposent leurs propres contraintes de fonctionnement. Notre positionnement devient alors très compliqué, et répondre à des contraintes parfois opposées n’est pas possible et générateur de tensions chez les personnes. Dans un métieur où le médecin a pour primum movens de faire de son mieux et de soigner le malade, dans un métier où le médecin a ses propres doutes et inquiétudes pour ses malades, ces contraintes supplémentaires paraissent bien injustes. Je pense que notre profession s’est fait dépassée par le fonctionnement administrativo-technique qui devait l’aider au départ, et que notre culture n’est pas faite pour nous défendre face à ce genre d’écart. 

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  3. Il y a des médecins heureux, par petits instants, mais pas tout le temps…quand par exemple,j’ai trouvé les bons mots pour rassurer ou écouter ce qui se disait « entre » les mots ou …Mais c’est vrai la partie n’est pas simple, entre l’admnistratif, les pressions et les responsabilité qui est celle de ce métier. Continuons de nous soutenir et de réfléchir, patients et médecins , ensemble. Bravo pour votre bel article

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