Petit essai d’anthropologie du médicament

2-comprimes.jpgLorsque l’on parle de relation thérapeutique, on évoque toujours 2 personnages : le médecin et le patient. Pourtant, outre ces protagonistes, il y a l’action liée à l’acte thérapeutique.  Première action, et non des moindres,  la prescription de médicaments.

 

Un médicament, ce n’est pas seulement une molécule chimique destinée simplement à soigner. De plus en plus actif, de plus en plus efficace, prolongeant et sauvant des vies, objet de polémiques récurrentes, de mal-utilisation de la part des prescripteurs et des utilisateurs.

 

Je vais tenter ici une petite anthropologie du médicament.Que l’on me pardonne si c’est maladroit.

 

oeil-medicament.jpgLa symbolique du traitement : Avant même d’avoir recours à des médicaments, tout adulte, futur malade, a forgé  sa représentation symbolique… celui qui y croit, celui qui n’y croit pas. Pour certains, tout  symptôme implique un  médicament. Pour d’autres au contraire, tout symptôme sous-entend de la patience. Quand l’un se précipitera chez le docteur au moindre spasme, l’autre ne consultera qu’en grande altération de l’état général.


4515412850_dd5121f89a.jpgLes traitements courts pour maladie aigue, et les traitements prolongés pour maladie chronique.

Est-ce qu’un seul des lecteurs de ce post peut affirmer prendre intégralement les traitements recommandés en cas de maladie aiguë ? antibiotiques, anti-inflammatoires , antalgiques ? On oublie tous bien quelques prises, non ? on écourte un peu le traitement, non ? On se convainc qu’il sera toujours temps de le reprendre avec l’air de rien si les symptômes reviennent, non ?


A l’opposé de la pathologie aigue, La maladie chronique implique un changement de paradigme : le traitement devra être pris régulièrement et longtemps. Ce n’est plus l’antibiotique stoppé  plus tôt que prévu. Maintenant, c’est pour la vie, ou pour des années.

 

Un jour, une personne ayant vécu jusqu’à présent en phase avec sa santé, s’entend annoncer qu’elle devra désormais consommer quotidiennement une ou plusieurs molécules chimiques s’il elle veut la conserver.  Ce passage  sans rite est loin d’être anodin, il inscrit un changement dans l’existence, dont la résonnance psychologique est certainement sous-estimée. La médecine vous oblige à prendre un médicament « indispensable ». Cela induit un sentiment de  dépendance. Un travail d’acceptation est entrepris.  Pourquoi ma santé dépendrait-elle d’un médicament? pourquoi moi ? est-ce obligatoire, irréversible ? à quoi cela sert-il ? à me faire vivre, à me conserver une bonne santé, à m’éviter les menaces floues qui m’attendent si je ne prends pas le médicament ?


Quelques-uns ont un sentiment d’injustice. D’autres sont rassurés. Certains  adhèrent facilement. Rares sont ceux qui adorent !


Il y a probablement plusieurs étapes psychologiques à franchir le jour où l’on indique à un patient qu’il devra prendre de manière continue un médicament. Faire le deuil de sa santé, accepter d’introduire en soi tous les jours une molécule étrangère, se plier aux contraintes de la prise. La conviction n’est pas assurée d’emblée. Si certains ne prennent pas correctement les traitements de courte durée, ils ne voient pas plus la nécessité de se conformer à un traitement de longue durée. Y compris si cela concerne une maladie grave. Remarquons au passage que même les anticancéreux oraux sont pris irrégulièrement. La question du rôle du médecin dans l’éducation thérapeutique pour pbtenir l’adhésion du patient à son traitement n’est certainement pas assez approfondie.


Les médecins prêtent t’ils assez d’attention à la dimension psychologique d’un traitement chronique ? Pas sur, quand leurs ordonnances alignent des noms de médicament sans faire de tri , et sans explications sur les modalités de prise. Il faudrait un temps de religieuses explications pour séparer ce qui est indispensable de ce qui l’est moins, pour expliquer l’importance et l’intérêt du médicament donné, pour s’assurer de la compréhension et de l’adhésion du malade. .


medicament-et-baton.jpgLa raison pour laquelle on prend le médicament.

Heureusement beaucoup de consultants ne sont pas atteints de maladie grave, mais de symptômes d’origine « fonctionnelle ». Par exemple, les dysfonctionnants digestifs, douloureux diarrhéiques ou constipés,  les douloureux rhumatismaux, les tousseurs aux poumons normaux, les palpitants au cœur normal, les reflueurs sans hernie


Ces patients, fort demandeurs d’amélioration, sont souvent ambivalents sur l’intérêt des traitements. Je suis en permanence étonnée par les constipés qui ne prennent pas les médicaments simples et actifs donnés par les médecins. Ils reviennent en rendez-vous récurrents pour se plaindre toujours du même symptôme .. Probablement une partie des patients que recoivent les médecins ne viennent-ils pas chercher des médicaments. Ils aimeraient que l’on écoute et reçoive leurs  plaintes, qu’on les guide (docteur, qu’est ce que je peux, qu’est-ce que je dois manger ?). Notre réponse médicamenteuse ne convient pas à leur pathologie symptomatique.


Et puis il y a les vieux, qui adorent consommer des médicaments sans effet thérapeutique (mais non dénués d’effets indésirables), veinotoniques, antalgiques, anti-arthrosiques.. Commme si les médicaments leur donnaient  l’impression d’un soutien. Ils peuvent même devenir dépendants d’un tas de molécules.


equilibre.jpgLa dimension magique :

Le côté magique de la molécule chimique est un mystère d’importance. Certains veulent à tout prix comprendre, mais on ne peut pas répondre aux questions existentielles, telles que « pourquoi » ils sont malades, ou bien quels sont les effets réels de ce que l’on administre. D’autres  se conforment facilement aux prescriptions sans chercher à en savoir plus, convaincus de leur justification puisque c’est « le médicament du docteur ». Enfin, certains ne peuvent accepter le passage de la bonne santé à  la maladie, et  la confrontation journalière au traitement est un rappel quotidien de cette souffrance.


medicament-revolver-copie-1.jpgLa manière de donner:

Lorsqu’un médecin prescrit un traitement, il ne donne pas seulement un comprimé, ou une gélule, ou une poudre. Il s’engage avec son patient dans une dimension thérapeutique.  Il met en coordination le travail scientifique d’un labo, la pression du laboratoire pour le faire prescrire, la maladie à soigner , l’intérêt du patient sous forme de bénéfice/risque de sa prescription.


Une ligne d’ordonnance n’est pas un acte anodin. Il ne suffit pas d’être persuadé que c’est bon pour le patient. La dimension thérapeutique va bien au-delà de l’alignement de noms et de molécules sur un papier. Les médecins en ont-ils suffisamment conscience ?  En ville, les prescriptions ne sont pratiquement jamais accompagnées d’explications écrites sur les modalités de prise. D’ailleurs, au passage égratignons aussi les pharmaciens d’officine qui ne complètent guère les explications sauf à noter parfois la posologie sur les boites.  A l’hôpital le médecin aligne ses prescriptions successives sur le papier ou le logiciel informatique sans être face au malade. L’administration infirmière se borne souvent à poser les boites  préparées par une autre équipe et vérifiées hâtivement. Parfois l’infirmière aide la prise, mais ne propose guère d’explications.   A la sortie d’hospitalisation,  les changements thérapeutiques  ne sont pas expliqués au patient et rarement  à son médecin traitant. Des molécules identiques sont represcrites, mais sous un autre nom.

On attend que les patients soient proactifs.  Lorsque l’on fait le constat du peu d’intérêt des médecins pour les molécules qu’ils prescrivent, on se demande si une explication de la passivité des patients ne découlerait pas de celle des prescripteurs.

 

medicament-lecon.jpg

Incidents et évènements concernant les médicaments se succèdent.. On incrimine tour à tour : la mauvaise qualité des molécules administrées, l’inadéquation des traitements, l’aveuglement du corps médical (sous-entendu son incompétence). Et bien sûr, on accuse les chefs de gang, les laboratoires, puissances marketeuses essayant de vendre à n’importe quel prix (le plus cher possible) des molécules sans service rendu. Sans oublier d’incriminer  les agences, infiltrées de médecins à conflit d’intérêt et d’argent.


Un peu de tout cela intervient en effet dans les polémiques actuelles autour du médicament. Indignons-nous ! En revanche, dans tous les cas, le médicament n’est pas qu’une molécule, mais aussi une métaphore. En pratique, il s’inscrit dans la dimension médecin/malade. La réinscription du cours quotidien de l’existence, une coordination entre la médecine et soi-même, la perception de la dimension non thérapeutique des médicaments a son mot à dire dans les parcours de soins.

 

 

 

galerie de photos Neil pour FlickR

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