Médecin = « Acteur » de santé

Normalement, il avait le troisième rendez-vous de l’après-midi. A ce stade de la consultation, un lapin vous fait poireauter pour rien. Pas encore de retard à résorber et pas le temps de caser une  tâche administrative.

Il s’est tout de même pointé, mais avec 2 heures de retard…

Mon  retard du jour était supérieur à l’habitude. Il faut dire que voir successivement dans la même après midi un patient avec un cancer du colon et dubitatif sur l’intérêt de la chirurgie, puis une femme jaune/orangée comme un phare tellement elle avait un obstacle biliaire, puis une douloureuse depuis 20 ans qui voulait guérir en une seule séance, ça prend plus de temps que prévu. retard-copie-1.JPG

Et donc, lui, débarquant avec ses 2 heures de retard, il m’a chopé au sortir du cabinet,  dans le couloir, et m’a intimé l’ordre de le prendre en consultation sur le champ.

J’ai expliqué que non, pas possible avec encore 5 patients dans la salle d’attente et moi-même du retard. Lui ai proposé de revenir à la fin de ma consultation.

Et la, il a tapé le scandale dans la salle d’attente. Genre, je ne vais pas attendre 2 heures pour vous voir, c’est inadmissible.  Genre, j’ai d’excellentes raisons d’être en retard, moa… . Je suis venu de loin, je me suis trompé sur l’heure, et je dois impérativement vous voir.

Pas moyen de lui faire entendre que mes raisons de ne pas le prendre immédiatement étaient aussi excellentes  que les siennes d’être en retard.  

Il a gueulé, mais finalement s’est incliné en grommelant, sentant combien ses cris dérangeaient la salle d’attente. Il  est revenu en fin de consultation.  Ne s’est pas préoccupé un seul instant de réaliser qu’à cette heure tardive, le recevoir en plus, c’était (une fois de plus) sacrifier le diner avec ma famille. Ma famille, hélas, sait depuis longtemps que je serai la à 9  heures quand j’ai promis de rentrer à 8 heures…

C’est alors que je me suis vraiment interrogée. Pourquoi pratiquement aucun patient ne perçoit t’il qu’une journée de consultation s’apparente à une épreuve d’endurance physique, mais surtout psychique.

Les perceptions de notre suractivité par les patients sont surtout négatives. C’est notamment 1- d’avoir fait le poireau longuement en salle d’attente et 2- qu’on refuse de les voir quand ils débarquent n’importe quand.  L’attente prolongée en salle d’attente, le refus d’être vu juste au moment ou l’on en ressent  le besoin sont toujours perçus comme inadmissibles, et toujours rattachés à la responsabilité voire la faute du praticien.  Pas un patient dans ces cas ne ressent d’empathie pour le médecin et sa surcharge de travail. Peu comprennent que l’on refuse un rendez-vous immédiat non parce qu’on va faire des courses, mais parce que tous les rendez-vous disponibles sont pris.

En fait, les médecins sont des acteurs merveilleux. Capables de faire abstraction de la réalité au point d’avoir appris à ne pas donner  à nos patients l’impression d’être débordés.   Même quand nous avons une heure de retard et une salle d’attente remplie à ras bord,  aucun patient ne nous trouve suants, débraillés, décoiffés, harassés,  grincheux, au moment ou il s’installe dans notre  bureau.  La longue formation médicale, le contact avec la vie, la mort, la dureté, l’intolérable, nous a enseigné la maitrise de nos émotions. Nous savons garder la tête haute, nous mettre à l’écoute de chaque individualité rencontrée, et avons développé une incroyable compétence à donner à chaque patient le sentiment d’être notre seul cas de la journée.  Ayant intégré la nécessité de ce rôle de composition, chaque médecin montre ainsi une aptitude incomparable à changer de rôle face à chaque personne rencontrée, chaque praticien est passé maître dans l’art d’étouffer sa fatigue, de faire taire les émotions générées par le cas précédent.  Nous sommes de tellement bons acteurs que nos patients ne perçoivent pas l’intensité de notre boulot.  

De ce fait, si  nous exprimons les émotions et le malaise de la profession, comme maintenant avec nos grèves, nos refus d’une loi,  les patients ne comprennent pas bien la raison de nos doléances, tant nous apparaissons comme des personnes d’humeur plutôt égale, d’écoute sereine,  de contact assez facile,  généralement bien disposés à l’égard des malades, et jamais harassés ..  comme si finalement, nous n’avions pas vraiment un boulot de fou. la-forme.jpg

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