Prescription en DCI :  déni caractérisé de l’intérêt de qui ?  

Changer la prescription des noms de médicaments en DCI est une importante évolution des pratiques médicales. Une fois encore, les médecins sont sur la sellette dans une revue grand public pour une évolution à laquelle on accuse le corps médical de ne pas s’adapter. Titre porteur : Enquête sur la prescription en DCI – Un Déni Caractérisé de l’Intérêt des patients

http://www.quechoisir.org/sante-bien-etre/maladie-medecine/medicament/communique-enquete-sur-la-prescription-en-dci-un-deni-caracterise-de-l-interet-des-patients

Quand en médecine on sort du libéralisme pour faire du dirigisme, c’est-à-dire  obliger des médecins à adopter une pratique qu’ils n’ont pas choisie, les obliger par la coercition est certes un moyen. Mais pas une garantie de réussite, car, s’adressant à des médecins, profession qui, comme on le sait, n’aime pas la contrainte, surtout quand elle n’en perçoit pas l’utilité, tout changement de paradigme implique que le médecin en perçoive au moins 2  bénéfices, un pour lui, et un pour ses patients. En ces temps d’hyperactivité médicale, le bénéfice médical le mieux perçu d’un tel changement de pratique serait la simplification. C’est loin d’être le cas de la prescription DCI. Le second moteur de changement serait la perception par le médecin d’un bénéfice ce changement pour les patients auxquels il impose ces modifications, et la rien ne semble moins certain au médecins.

D’où une certaine résistance au changement, non expliquée par la seule mauvaise volonté, comme l’affirment péremptoirement les textes d’un journal qui titre « Indépendant, expert, militant » mais  affiche sur chaque page visitée une pub pour un site de recherche de mutuelle santé.

Pour commencer dans la simplification, demandez donc à un patient sous acide acétylsalicylique s’il prend de l’aspirine, il vous répondra généralement que non. Tout n’est pas si simple en matière de DCI. 

Développons quelques arguments afin d’éclaircir certaines raisons pour lesquelles le passage du nom de médicament à la DCI ne s’est pas fait en douceur. Outre la mauvaise perception d’un bénéfice personnel et d’un bénéfice pour les patients, c’est complexe, la DCI

  • Tous les médicaments n’ont pas un équivalent générique, pourquoi donc les prescrire en DCI ?

En matière de douleurs abdominales,  le météospasmyl n’a pas d’équivalent (dois je écrire sur mon ordonnance : alvérine (citrate d’)  60 mg,   siméticone  300 mg

Pas plus que le bedelix, que je pourrais bien entendu nommer Montmorillonite beidellitique 

 Ou en cardio le Chlorhydrate d’ivabradine (procoralan)

Je pourrais aussi prescrire pour retaper la flore intestinale du Saccharomyces boulardii, à la place de l’ultralevure. Mais, cela me ferait de la peine de placardiser ces noms de médicaments si connus par tant de générations de douloureux et de diarrhéiques. Des médicaments qui leur parlent. Bédélix, beurk, Ultralevure, flore intestinale !

  • Pour traiter un ulcère, ou un reflux, j’ai du choix. Pour autant, ne pas se mélanger dans les dosages en mettant l’éso à 15 et le lanso à 20, sinon, coup de fil du pharmacien, et patient suspicieux

Le lansoprazole est dosé à 15 ou 30

L’oméprazole est dosé à 10 ou 20

L’esomeprazole à 20 ou 40

  • Certains génériques ont des noms de médicaments tout simplement.

Imaginons que je donne du Méthotrexate, à un patient j’aurais du prescrire en DCI « acide 4-amino-10-méthylfolique », mais le malade pourra aussi se retrouver avec de l’IMETH ou du NOVATREX, qui sont bien, si on ne s’abuse, des génériques ayant un nom. Et s’il vient me revoir, en me disant qu’on lui a donné du Novatrex en lieu et place du Métho, je ne vais rien y comprendre.

  • Des trucs hypersimples que tout le monde connait et se transforment en supercalifragilisticexpiallydocius… « gaïazulène/alpha-tocophérol/chlorocrésol/allantoïne » = CICATRYL, ou «  hexamidine di-isétionate/chlorocrésol/chlorhexidine gluconate autrement utilisé depuis des lustres sous le nom banal de  CYTEAL

 

  • Quand je veux faire une ordonnance hors de ma spécialité pour un médicament dont je connais le nom commercial, il me faut trouver un logiciel sur le net qui m’indique la DCI, puis recopier

Par exemple, ma copine a une infection urinaire, j’ai un réflexe: Monuril . Alors,  faut vite que je trouve un ordi, pour me rappeler que je devrai en réalité noter Fosfocine

  • Les logiciels mêmes officiels et gratuits en ligne (360medics, source ANSM) ne nous facilitent pas la prescription en DCI.

Par exemple, je souhaite prescrire du glucophage à un patient. Je tape glucophage. Cela me donne tous les différents glucophages, mais pas de nom de DCI. Je dois donc ouvrir glucophage, cliquer sur la page ‘Composition pharmacologique ‘, trouver qu’il s’agit de chlorhydrate de metformine, allez le retaper dans la case ‘Rechercher’. Et le logiciel me sort alors non seulement les analogues du glucophage contenant de la metformine seule, mais tous les médicaments contenant ce principe actif ET un autre composant. Sur la seconde ligne se trouve le glucovance. Contenant, outre de la metformine, du Glibenclamide. Afin de préciser cette association, je dois donc retourner taper Glibenamide (faire une faute de frappe, puis recommencer pour glibenclamide) et m’apercevoir finalement qu’il s’agit d’un médicament que je connais sous le nom de Daonil. Donc, le Glucovance, en deuxième sur ma ligne de DCI est une association d’antidiabétiques. Pas ce que je voulais prescrire, donc.

De manière surprenante, si j’ai la paresse de taper  chlorhydrate de metformine et me contente de metformine, je n’obtiens pas tous les mêmes médicaments. Apparait le Janumet, dont la notice m’indique la présence de phosphate monohydraté de sitagliptine, et la encore, je ne sais pas de quoi il relève. Me voici à nouveau repartie sur le copie/colle, et… oh surprise : Aucune fiche médicament ne correspond à « phosphate monohydraté de sitagliptine ». En fait, il fallait seulement noter sitagliptine ». Ou est la simplification dans cet enchevêtrement de copier/collers, et dans ces réponses non fiables, que l’on est obligé de vérifier une à une ?

  • Pour un non initié d’une spécialité, une ordonnance en DCI est devenue bien plus opaque qu’auparavant.

Clairement, en consultation de spécialité, les patients se souviennent mal de leurs antécédents et de leurs maladies, surtout s’ils sont multipathologiques. Il nous était toujours aisé de reconstituer leurs antécédents grâce aux médicaments notés sur leurs ordonnances. Comme on ne peut connaitre les DCI de toutes les spécialités, il devient bien plus délicat de reconstituer les maladies d’un patient dont l’ordonnance comporte notamment :

Valsartan-amlodipine-hydrochlorothyazide

Atenolol-chlortalidone

Olanzine

  • Problème non négligeable pour les patients, mais passé à la trappe de la soi-disant amélioration, les boites de générique sont différentes de la boite du princeps, et même différentes d’un générique à un autre. Même un patient normal, peu malade, pas polypathologique, qui voit encore avec ses lunettes, a du mal à se repérer quand il se retrouve avec Diclofénac sodique à la place de son Voltarène habituel ou de l’ibuprofene en remplacement de son Advil mensuel
  • Autre problème d’importance pour les patients, d’un mois sur l’autre, en fonction de ses arrivages (et marges ? n’ayons pas mauvais esprit), le pharmacien change le générique. Cela ne poserait pas de problème si la boite ressemblait à celle du générique du mois dernier. Mais pas du tout. La boite n’a ni la même forme, ni la même couleur, et une fois ouverte, même le comprimé ne ressemble pas à celui de l’autre boite. Ce peut aussi être une gélule à la place du comprimé.
  • Même la HAS a réalisé qu’il y a avait de la difficulté avec les médicaments contenant plus de 3 principes actifs. Quand on voit tous les mélanges médicamenteux des produits de cardiologie, on se demande de quelle manière ils s’en tirent pour leurs prescriptions en DCI.

Les médecins sont résistants aux changements quand ils n’y voient pas de bénéfice. Mais pas obstinés non plus. Il est clair que pour les médicaments simples, la DCI ne pose pas spécialement de problème aux médecins, mais en pose plus aux patients, car les modifications de nom,  de forme, de présentation, de couleur de boite, perturbent les patients plus qu’ils ne les aident. Or, on parle souvent de l’inobservance thérapeutique, et il est vraisemblable que ces changements y aient une participation non négligeable.

En revanche, dès lors qu’il s’agit de mélanges de molécules, c’est énormément plus complexe, et plus risqué. Et mérite plus de réflexion qu’une simple critique parlant de déni de l’intérêt des patients. On pourrait arrêter de faire la morale, aller au dela de la constatation basique du style, les vilains médecins ne font pas ça. On pourrait se demander pourquoi une telle résistance au changement de la part des médecins ? N’y verraient t’ils pas de bénéfice pour leurs patients ? Alors on pourrait revoir le problème à la lumière de cette question : Qui est le mieux placé pour connaitre l’intérêt des patients ? Que Choisir ? Le ministre de la santé ? Ou les médecins ? (rayer les mentions inutiles)

Pour conclure, notons qu’il n’y a pas que les médocs dont la DCI pose problème..

En effet, en automobile, on peut lire ceci « le moteur DCI, s’il s’avère moins bruyant et avec des possibilités accrues, avec des bonnes performances, pose malgré tout d’énormes soucis de fiabilité.  Les moteurs DCI ont connu une épidémie d’avaries incroyable…

La copie du DCI est à revoir dans d’autres domaines que la médecine dirait-on ! 

3 réflexions sur “Prescription en DCI :  déni caractérisé de l’intérêt de qui ?  

  1. Et surtout docteur, notez moi bien non substituable à côté de mon BISOPROLOL bisocé gé 2,5, je ne supporte pas les génériques.

    Excellente analyse de la situation du point de vue des praticiens pragmatiques que nous sommes. Encore une décision de bureaucrate. Sans logiciel d’aide à la prescription je ne ferais de DCI que pour les choses « faciles ».

    Je veux bien inviter le journaliste d’UFC à discuter au cabinet autour d’un café de mes ordonnances fétiches (celles où les DCI dépassent les deux lignes, où celles pour lesquelles le pharmacien m’appelle pour que je lui donne le nom commercial parce que sa base de donné ne référence pas le nom de la molécule, typiquement pour les produits de parapharmacie)

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  2. Il est amusant de constater que l’engouement béotien pour la DCI arrive après la quasi disparition des préparations magistrales, dont l’usage obligeait à la rédaction d’ordonnances alambiquées… Il faut avouer que les prescriptions/préparations magistrales ne manquaient pas d’une certaine allure.
    A méditer…

    Aimé par 1 personne

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