Couvre-tête

En tant que professionnel de santé, j’en ai vu des gens…  comme tous les médecins. Des gens et leurs  corps de toute sorte, petits, gros, bien entretenus, ou négligés, abimés, délabrés parfois. Tous ces gens, tous leurs corps, je les ai  touchés, inspectés, explorés avec mes caméras d’endoscopie. Tout le monde a le même sang, les riches, les pauvres. Tout le monde a du caca, des fesses propres, des fesses sales, de la m… solide, liquide et j’en passe. Alors, pour moi, la question du voile en consultation ne devrait même pas se poser. Ce n’est pas un couvre-chef qui va m’impressionner.  La question du signifiant d’un voile n’est pas le sujet au moment d’une consultation. C’est comme ça. Et je représente la majorité des médecins, je dirais.

Des fois, c’est même cocasse en gastro.  Une  situation me fait sourire…   la patiente portant voile et venant consulter pour hémorroïde, qui enlève juste le bas.

La question du refus de soins pour raison confessionnelle, idéologique,  ou autre ne se pose donc pas pour moi.  Je ne vois aucun motif légitime de refuser mes soins à un humain quel qu’il soit… euh, enfin, je ne suis pas sure de savoir soigner sans mouvement de recul un malade que je saurais meurtrier ou terroriste.  Ceci dit, ayant souvent l’occasion de voir et réaliser des endoscopies à des patients emprisonnés,  je préfère ne  pas me poser de question sur ce qui les a menés là.  Si je le savais, je ne sais pas comment je réagirais…

Donc, un tissu n’est pas un obstacle à une bonne relation avec mes patientes. Je me comporte de la même manière. L’humain et la sympathie de la personne prime sur la présentation physique. Jamais il ne me viendrait à l’idée de refuser un soin à cause d’un bout de tissu.  Dans le soin, le voile ne change rien à ma prise en charge médicale. 

En revanche, hors cabinet médical, dans la rue, dans la ville, il ne me parait pas possible de rester indifférente  à cette pratique vestimentaire.  Ce samedi après-midi, dans un grand centre commercial, j’ai eu l’occasion de me poser souvent la question de mon émotion face au voile. Dans tout lieu public plein de monde, on croise nombre de gens au chef couvert. Chapeaux, bonnets, capuches, et foulards de toutes sortes. Ma réaction est clairement corrélée à la présentation du couvre-chef.  Une femme africaine portant sur les cheveux un boubou coloré, je trouve cela esthétique, et souriant.  En revanche, je ressens une vraie gêne face aux femmes voilées de tous âges.

En fait, après observation de plusieurs femmes croisées dernièrement, ce qui me dérange dans le voile, c’est qu’il n’est pas uniquement un couvre-tête.  Derrière la femme voilée se cachent beaucoup de signifiants, nombre d’interprétations diverses, et c’est le sujet de questionnement, voire, en ce qui me concerne d’un état d’indisposition.

Représentation confessionnelle ? Tout  le monde s’arc-boute sur une vision religieuse du voile, mais elle ne me semble pas prépondérante. En effet, combien de musulmans connaissent vraiment le Coran ? Ceux qui le connaissent affirment n’y avoir lu nulle part qu’il fallait voiler les femmes.

Féminité et liberté ou aliénation ? Le voile m’apparait plutôt comme une sorte de repli identitaire, et d’ailleurs, il s’intègre dans un tout vestimentaire dont l’objectif de négation de la féminité saute aux yeux. Vêtements amples, sans forme voire informes, souvent foncés. Evidemment, toutes les femmes n’expriment pas une lumineuse féminité, ne soyons pas utopique.  Mais toute femme, fut-elle mal fagotée, mal arrangée, est créatrice de forme. Au contraire, le port d’un voile et de vêtements assortis est la négation de la créativité et de l’inspiration féminine. Etre féminine n’est pas une question de robe ou de pantalon, ou de talons, ou de coiffure au carré. C’est un état d’esprit. Un état d’esprit en contradiction avec le fait de voiler et de dissimuler une partie de sa personne et de sa personnalité dans des habits sans vie. En affirmant que la vie est dessous, et que la liberté est de cacher une partie de soi, je trouve que les femmes ainsi vêtues induisent une barrière relationnelle.  Les relations interpersonnelles avec des personnes rencontrées sont influencées par ce choix.  Le fait de masquer une facette de sa personnalité en la cachant ôte à mon sens la spontanéité relationnelle avec les personnes rencontrées et ajoute une distance. Comment ressentir facilement de la familiarité face à une femme cachant une partie d’elle-même tout en affichant des convictions que vous ne partagez pas ?

Contrainte ? L’autre aspect de la sensation de gêne ressentie vient d’un sentiment diffus de contrainte. La femme sous ce voile, comment se l’imaginer indépendante, alors qu’elle semble nous témoigner d’une soumission à un dogme, celui qui lui demande, ou lui impose peut-être, de vivre au milieu d’une société de liberté en aliénant une partie de son intégrité physique. Cette femme répondra surement que c’est sa liberté de sortir ainsi. Mais en choisissant de faire sienne l’indépendance de se cacher physiquement, elle sait qu’elle va déranger, voire choquer ceux qui estiment que la possibilité de se montrer est primordiale. Les femmes voilées créent une sorte d’incongruité dans un pays ou vestimentairement tout est permis plutôt dans le sens du découvrement que du recouvrement. Elles ne sont pas désinvoltes, se sachant remarquées pour ce détail vestimentaire. Elles dérèglent nos codes de liberté, avec impudence, elles nous montrent une sorte d’anti-émancipation, d’indisponibilité à des échanges d’humains en terrain découvert.

Danger caché ? Tels des chevaliers casqués, masqués, elles nous rappellent à chaque fois l’inégalité entre celui qui va tête nue, et celui qui se cache. Tête nue, l’humain dans son entièreté, tête cachée, va celui qui veut peut-être nous dissimuler quelque chose, un danger inconnu..  

Contrainte pour les autres ? La forme la plus aboutie de la contrainte est d’imposer une pratique visible à ceux que cela indispose, en les accusant de ne pas l’accepter.

Mais il y a pour un médecin, la vie professionnelle et la vie de citoyen. En aucun cas, lors d’une consultation, le médecin que nous sommes ne doit pas être influencé par le citoyen qui est en lui.  Déontologiquement, éthiquement, humainement, je n’ai aucun problème à soigner une personne voilée. Pour autant, dans la vie non professionnelle, le voile a  pour moi des représentations négatives et je ne peux comprendre cette pratique.

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