Le supermarché de LA mesure géniale pour sauver la santé …

Sans vouloir faire la vieille qui pleure sur  le passé, je suis quand même très perplexe devant la situation actuelle.

J’avoue que j’avais jusqu’à présent souvent trouvé illégitimes les plaintes du corps médical. Comment des gens faisant un métier intéressant, leur permettant de gagner bien leur vie, pouvaient t’ils ne pas être satisfaits de leur sort et ne pas se considérer comme des privilégiés.

C’est une erreur de croire que les médecins forment un tout.  Non, les médecins sont comme tout le monde (comme leurs patients !) . Individualistes, voire corporatistes. Pendant de nombreuses années, motivée à faire avancer les médecins collectivement, j’ai pu constater  leurs réticences aux changements. Cela n’est pas très différent des autres professions. Pourquoi considérer que les médecins sont aptes à changer alors que les autres professions refusent souvent vigoureusement toute évolution de statut.

A ce stade de la compétition, c’est-à-dire maintenant en fin de carrière, je me pose vraiment des questions. Car, malgré les réticences du corps médical, le changement se fait. Et il se  fait sans nous. Il se fait hors de nous. Il nous est imposé par des gens qui affirment savoir mieux que nous ce qui est bon pour la médecine. Sauf qu’en définitive, la situation actuelle ne semble convenir à personne, ni les patients, ni les médecins.

Nous déplorons notamment à l’heure actuelle : un hôpital devenu inhospitalier, tant pour les patients que pour tous ceux qui y travaillent. Une médecine de ville n’ayant de libérale que le nom, qu’il faudrait peut-être songer à changer d’ailleurs, tant la liberté se restreint de jour en jour.

Comment le corps médical peut-il  faire la part des choses entre son métier et les nombreuses contraintes et obligations qu’on y déverse chaque jour. Quelqu’un a toujours une idée géniale pour sauver la médecine !  Entre le député qui dit que les médecins devraient travailler au-delà des heures ouvrables, et cet article paru dans Egora ce matin, faisant justement écho à ce que j’ai commencé de rédiger hier. « Une mesure pour sauver la santé ? 6 personnalités se lâchent »*  

On ne voit pas bien comment une mesure géniale pourrait rendre la cohésion à ce système embrouillé dans lequel actuellement ni les patients, ni les médecins ne trouvent la réponse à leurs attentes.

Pour les médecins, je dirai que c’est simple. Les médecins ont un métier de base. Ce métier consiste à recevoir des patients, faire les bons diagnostics, offrir le meilleur traitement tout en prenant le temps de répondre aux  besoins éthiques, d’écoute, fondamentaux de la médecine depuis toujours (et pour longtemps encore, du moins on l’espère). Par chance, ce que savent faire les médecins et ce à quoi ils voudraient pouvoir consacrer la plus grande partie de leur temps, est conforme aux attentes de leurs patients.

Le problème est que le cœur du métier de médecin est progressivement  parasité par les multiples injonctions auxquelles doit se soumettre le corps médical. Injonctions visant généralement à changer de manière assez radicale la manière de travailler en santé  (et au-delà des médecins, cela concerne l’ensemble des soignants). A chacun son idée géniale, idée qui est censée se mettre en place de par la participation active et acharnée du corps médical. 

Les nouvelles prérogatives du corps médical ressemblent à une liste à la Prévert.  Ce que l’on cherche à obtenir (imposer?) est que chaque médecin se plie à l’ensemble des critères (obligations ), parce que ces mesures sont toutes censées sauver le système de santé… A l’heure actuelle les médecins sont donc face à ça :

  • Assurer la sécurité absolue des soins et des actes médicaux (manquements punis)
  • Assurer l’organisation de la réponse des soins non programmés, autrement dénommée la permanence des soins, ou encore la prise en charge des urgences… permanence qui a la particularité de se passer le soir, le week-end et les jours fériés, c’est-à-dire à des moments ou les heures de travail de l’ensemble des médecins ont déjà depuis longtemps explosé le seuil des 35 h pour avoisiner celui des 50. Pour cela, donner des heures aux heures. Et ne surtout pas donner une définition à l’urgence. Tout malade pressé étant une urgence potentielle..
  • Coopérer +++ Créer, faire partie et entretenir la dynamique de réseaux. Obéir à l’une des multiples injonctions des ARS convaincre (ou obliger ?) que les médecins s’organisent ensemble, et en réseau autour des patients. Assurer la coordination des soins, de manière à éviter le nomadisme médical. Coordination en ville avec les autres professionnels de santé, lien ville-hôpital, Pour cela, créer des groupements hospitaliers de territoire, exercer de préférence en maison de santé, de préférence dans une zone de désert médical, quitte à laisser les habitants des grandes villes désoeuvrés.
  • Communiquer +++ Assurer le déploiement des outils de communication. Créer et alimenter les DMP. Répondre aux nouvelles demandes de télémédecine, téléconsultation, téléexpertise, télésurveillance médicale. Et ceci, bien entendu, en l’absence d’outils numériques interopérables. Et en s’étonnant que les médecins considèrent que cette dimension disruptive de la médecine risque de changer leur manière de travailler, qu’ils aient du mal à s’y adapter, et que cela ne se fera pas en un jour.
  • Agir en amont de la maladie : S’occuper bien évidemment de la prévention des maladies. Répondre aux besoins de santé publique de la population. Cela va de l’obésité de l’enfant au dépistage du trouble cognitif.
  • Gérer les parcours patients: Etre les piliers de la prise en charge des patients chroniques, des personnes âgées de plus en plus nombreuses dans une population vieillissante, et aussi des personnes dépendantes.
  • Travailler en concertation avec les paramédicaux. C’est aussi communiquer autour des cas patients, et pour cela, il faut organiser des réunions, créer un système de communication, et bien sûr sans avoir les outils communicationnels, toute structure créant son dossier partagé dans son coin.
  • Apporter des solutions à la désertification médicale…. Problème pour lequel chacun, du moment qu’il n’est pas médecin en exercice, a le droit d’apporter sa solution miracle. De la coercition à l’installation (très prisée), jusqu’à la toute récente idée proposée, celle d’exploser le compteur des heures travaillées par les médecins en activité en leur demandant de travailler plus. 

Ah ah, j’en oublie surement ! 

Il faut donner du temps au temps, comme disent les braves gens.

Les médecins, eux, doivent et veulent donner du temps aux gens. Ce temps consacré au bien de l’autre est la base du métier.

On ne peut pas assurer les paramètres organisationnels sans y consacrer un temps dédié.  Forcément, le temps des médecins n’étant pas plus extensible que celui des autres gens, si l’on veut qu’ils se conforment à tous les impératifs opposables à la profession, leur planning doit se répartir différemment. Cela ne peut se faire qu’au détriment de la partie « consultation ». D’autant plus que les tâches  « supplémentaires » ne comportent pas en règle générale de rémunération adaptée. Quelques miettes ne compensant pas les honoraires.   La seule option reste donc de multiplier les actes afin de maintenir son niveau de rémunération. Donc un peu bâcler sur le dos des patients, de manière à dégager la liberté, mais pas la sienne, la liberté disponible aux obligations annexes.

A savoir que le temps administratif est peu ou mal rémunéré. Rémunération qui peut baisser selon le bon vouloir des tutelles, comme vient de le montrer cette année le ROSP (rémunération sur objectifs de santé), dont le montant a été divisé par 2 voire 3. Dans quelle autre profession peut-on ajouter des tâches additionnelles sans les rémunérer correctement et en affirmant que ces nouvelles obligations doit être effectuées en sus. 

Le maximum de temps médecin devrait normalement être consacré aux patients. On ne peut pas charger la barque du corps médical d’autant de missions. A  force de s’alourdir, on constate que le système prend l’eau de toutes parts. Chacun continue de proposer sa mesurette de colmatage, celle censée sauver la médecine française d’un claquement de décret. 

C’est d’autant plus navrant qu’aucune de ces mesures n’a pour le moment fait évoluer  en bien et en fluidité la prise en charge primaire des patients. Mais non, même pas.  Cela marche dans quelques cas, bien sûr, autour de certains patients. Mais l’ensemble reste incohérent, incompréhensible et toujours, voire de plus en plus, désorganisé.  

On voit bien que les médecins commencent vraiment à accuser le coup. Soumis aux contraintes, aux pressions, obligés de sortir de leur cœur de métier, évalués sur des critères non médicaux, critiqués de toute part sur leur manière de recevoir et d’écouter les patients, les médecins se sentent dévalorisés et perdent la confiance et la fierté de leur métier. Pourtant, qui peut sauver la santé, à part des médecins ayant confiance en eux-mêmes et en leurs capacités, et des médecins en qui on a confiance ? 

J’ai donc, comme tout un chacun, MA mesure géniale à moi pour sauver le système de santé: faire confiance aux médecins,  ils pourront parfaitement avoir un exercice collaboratif dès lors que ce ne sera pas imposé de manière coercitive, et surtout le jour ou ils disposeront des outils adaptés pour le faire sans que ce soit au détriment de leur fonction de base qui est celle de la prise en charge des patients.. 

 

 

Une réflexion sur “Le supermarché de LA mesure géniale pour sauver la santé …

  1. Je suis en partie d’accord, mais faire confiance aux médecins, alors que précisément ils ne forment pas un tout, est-ce que ce n’est pas trop généraliste ? Heureusement qu’il y a tous ces médecins qui veulent donner du temps et alertent aussi sur le manque d’outils et de moyens, mais il y en a aussi qui s’en fichent un peu, il y a ceux qui alimentent des situations problématiques… Qu’on entend pas sauf pour protester contre l’éventuelle généralisation du tiers payant, qui en guise de protestation ne vont pas manifester mais augmenter de trois euros le tarif de consultation… et tout de même, ça m’embête (sans compter les conflits d’intérêts réels, que j’ai évoqué dans un article récent). Je suis malgré tout d’accord avec la conclusion dans le sens où la priorité est de donner au moins la possibilité aux médecins de remplir les missions qui leur sont données (la rémunération n’étant en général pas le problème, mais plutôt les moyens de satisfaire les attentes !)

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