Ok, il y a plus (+) de médecins… Mais ?

Je vous le certifie, car c’est écrit par des plumes de confiance : Il y a plus (+) de médecins

Super, excellente nouvelle, gros titre optimiste de l’étude publiée par le ministère de la santé ce début mai « 10 000 médecins de plus depuis 2012 ».
http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er_1061.pdf

Titre repris par nombre de journalistes, bien souvent tant aveuglés par cette excellente nouvelle qu’ils n’ont pas pris la peine de lire l’article dans le fond.

Il n’y a finalement pas de crise démographique titre la caisse des dépôts : « Accès aux soins – Crise de la démographie médicale : est-ce si sûr ? »
https://www.caissedesdepotsdesterritoires.fr/cs/ContentServer?pagename=Territoires/Articles/Articles&cid=1250281045007

Et de grands journaux comme le Monde de s’esclaffer « il n’y a jamais eu autant de médecins en activité », titre repris pas M6 info suivi du splendide commentaire suivant: Un état des lieux surprenant de la médecine en France. Une nouvelle étude bat en brèche les idées reçues. Y a-t-il réellement moins de médecins ?

On dirait que l’on voit fondre sous nos yeux ébahis le spectre apocalyptique des « déserts » médicaux MAIS ? …. Car il y a un mais, voire des mais, derrière ces titres spectaculaires ? Sinon, de quoi se plaint-on ?

Dans ce cas, il y a un truc que j’aime bien faire : lire tout l’article. Oups ! On réalise rapidement qu’il vaut mieux ne pas lire, ou alors ne se poser aucune question en lisant, si on veut prendre le titre pour argent comptant.  En effet, si on commence à se poser des questions à la lecture, même novice comme moi, même pas économiste comme moi, on s’interroge vraiment sur l’optimisme du titre, et on est plutôt déprimé en fin de chapitre.

Faisons comme les journalistes voulant juste de la sensation. Arrêtons-nous un instant sur les bonnes nouvelles des premières lignes de l’étude : Depuis 2012, le nombre total de médecins a progressé de 4,5 % et la densité médicale de 1,5 %. En matière d’accès aux médecins généralistes, les inégalités de densités départementales n’ont pas augmenté depuis les années 1980 et 98 % de la population réside à moins de 10 minutes du généraliste le plus proche.

Puis, comme de bons lecteurs que nous sommes, creusons un peu les sujets

1)      OK ! il y a plus de médecins en 2017 qu’en 2012

Mais plus de quels médecins ???

Il y a un tout petit peu plus de médecins généralistes : super. Le nombre de médecins généralistes est passé de 101900 en 2012 à 102600 en 2018 soit 700 généralistes supplémentaires en tout.

Mais en réalité il y a moins de généralistes libéraux :  le nombre de généralistes libéraux a baissé passant de 60936 à 58790

Le nombre total de médecins augmente aux dépends des médecins spécialistes, et notamment des médecins spécialistes hospitaliers.

En pratique, du côté des soins dits de premier recours, la médecine générale, Les MG s’orientent plus vers le salariat hospitalier que vers la médecine libérale, et le nombre de MG libéraux est en baisse.

–          Et comme la population française a augmenté durant ces 5 années, Le nombre total de généralistes disponibles par patient a donc baissé

–          Surtout Le nombre de généralistes libéraux disponibles par patient a baissé encore plus, puisqu’il y a plus de population et moins de MG libéraux

 

2)      OK !, il y a plus de médecins,

Mais des patients à soigner ? il y en a plus ou il y en a moins ?

–          De 2012 à 2017, la population française a augmenté.

Elle est passée de 65,24 millions en 2012 à 66,95 millions en 2017. Cela représente donc 1,71 millions de personnes supplémentaires à soigner

–          De 2012 à 2017, la population française a vieilli

Le nombre de gens de plus de 75 ans était de 9,1% en 2012 et 9,3% en 2016 (l’Insee n’a pas encore les chiffres déf  de 2017) ; soit environ 290 000 personnes de plus de 75 ans en plus.

–          Or les vieux ont plus besoin de consultations médicales

C’est important de connaitre le pourcentage de personnes âgées, parce que selon les données Insee :

o   Chaque français consulte en moyenne un MG 4 fois par an

o   Une personne de plus de 70 ans consulte en moyenne 2,3 fois plus qu’un patient plus jeune soit 9,2 consultations annuelles

Donc la population vieillissante a besoin de consultations supplémentaires.

Si l’on est très basiquement logique, on se dit qu’il faut des médecins supplémentaires pour assurer ce supplément de consultations. Or des médecins supplémentaires il y en a peu, et ce ne sont pas des médecins libéraux. En effet, si je rapporte bêtement le nombre de médecins généralistes à la population française (je rappelle que je n’ai aucune notion d’économie, mais j’ai fait S, je sais encore faire une règle de 3)

–   Il y avait un MG pour 640 habitants en 2012, et il y a un MG pour 652 habitants en 2017 (2012/ 65,24 millions d’habitants/101900 MG – 2017 66,95 millions d’hab/102600 MG)

–   Il y a un MG libéral pour 1070 patients en 2012 et pour 1138 patients en 2017 (2012/ 65,24 millions d’habitants/60936 MG libéraux- 2017 66,95 millions d’hab/58790 MG libéraux)

Je vais maintenant m’amuser juste à calculer le temps médical nécessaire pour soigner seulement les 1,71 millions de français supplémentaires de 2017, selon le calcul suivant :

–     1,71M de gens en plus consultant en moyenne 4 fois par an un MG cela fait 6,84 Millions de consultations

–    Auxquelles il faut ajouter le surplus de consultations dues à l’âge, puisque les plus de 70 ans consultent en moyenne 9,2 fois leur médecin par an. Soit 9,3% de ces 1,71 millions ayant besoin de 9 consultations annuelles au lieu de 4.

–   Un total d’au moins 7,6 millions de consultations supplémentaires annuelles à assurer en 2017 par rapport à 2012

Pour ce supplément d’activité, il y a 700 généralistes de plus en tout et pour tout, et ce sont 700 généralistes salariés, qui ne recevront pas les patients à l’heure du dîner, ni le week-end et les jours fériés.

Faisons un calcul utopique:  Sous réserve que tous les autres médecins généralistes n’aient rien changé à leur activité, et que ces 700 nouveaux praticiens assurent la prise en charge de la partie supplémentaire de population française, cela fait 10850 consultations annuelles par médecin concerné ( 700 médecins/ 7,6 millions de consultations), soit environ 45 consultations par jour et par médecin (aussi bien libéral que salarié) s’il consulte 5 jours pleins chaque semaine et ne prend aucun jour de vacances. Et même si on force les médecins à bosser plus, soit 6 jours par semaine et sans vacances, il reste encore 34 consultation par jour à faire par MG qu’il soit libéral ou salarié) juste pour assurer la prise en charge de ce supplément d’âmes.

3)      OK !  il y a plus de médecins,

Donc on peut laisser tomber la question des déserts médicaux ?

Incroyable, l’article gouvernemental de la DREES casse la notion de désert !!!: finalement, le médecin n’est pas si loin : « En 2016, 98 % de la population accède à un médecin généraliste en moins de 10 minutes ; moins de 0,1 % de la population, soit 52 000 personnes environ, doit parcourir un trajet de 20 minutes ou plus en voiture pour consulter un généraliste. La distribution des temps d’accès au médecin généraliste est similaire à celle observée pour les principaux services de la vie courante »

Autre chose incroyable, une révélation : les zones sous-denses en médecins ne sont pas celles que l’on croyait. « Plus d’un tiers des habitants des communes sous-denses résident dans la couronne rurale d’un grand pôle. Toutefois, des espaces urbains sont également touchés : un quart de la population habitant dans une commune sous-dense en médecins généralistes vit dans un pôle urbain, dont près de 18 % dans l’unité urbaine de Paris »

Conclusion, pour moi qui ne suis pas économiste, pas théoricienne, qui ne suis qu’un simple docteur de base, cela confirme ce que je sais parce que je suis sur le terrain : le manque de médecins généralistes se fait réellement sentir la ou il y a le plus de gens à soigner. Soit en périphérie des villes, et non pas seulement à la campagne !

Exit donc la sous-densité médicale des déserts.  De ce travail, peut-on déduire qu’il faut cesser de vouloir contraindre des médecins qui n’existent pas à aller s’installer là où il n’y a en fait pas de patients ?

4)      OK, il y a plus de médecins. OK finalement il n’y a pas de vrai désert.

Alors pourquoi les patients n’arrivent t’ils pas à trouver des médecins quand ils en ont besoin ?

On s’accroche à cette histoire d’accessibilité géographique, et c’est en réalité un faux problème. On parle d’accessibilité en termes de distance/temps de transport. Mettre 20 minutes pour aller voir un médecin n’a rien de dramatique, et il n’est point besoin de vivre en zone désertique. Le moindre citadin francilien met souvent 20 minutes à se déplacer y compris pour se rendre chez le médecin dès lors qu’il ne peut s’y rendre à pied.

Le problème ne vient pas de la distance. Le problème c’est la disponibilité des médecins. Le problème est en réalité celui du temps médecin disponible.

Sans être le moins du monde économiste : il y a un médecin près de chez vous, mais ce médecin a tellement de travail qu’il n’a pas le temps de recevoir tous les patients qui souhaitent le consulter : c’est cela le vrai désert, le manque de disponibilité et de temps médical, qui génère la sensation de solitude chez celui qui ne pourra pas consulter un médecin quand il ne se sent pas bien.

5)      Ok ! Il y a plus de médecins

Mais le véritable désert médical, c’est pas le nombre, c’est le temps ! 

Sans être économiste de renom, ni grand mathématicien, il suffit d’utiliser un raisonnement basique pour démontrer ce concept.

Comment le temps de travail médical pourrait-il s’aligner sur l’augmentation de la population, le vieillissement de la population, et les aspirations des uns et des autres à accéder sans délai aux soins ?

–          Il y a une augmentation plus importante de la population à soigner que du nombre de médecins généralistes. On a vu au chapitre 2 que juste la population française supplémentaire générait 7 ,5 millions de consultations. Et que la population médicale supplémentaire est seulement de 700 médecins généralistes.

–          Il y a une baisse du nombre de généralistes libéraux, et une augmentation des généralistes salariés, donc on peut le dire simplement, moins d’offre de temps médecin, particulièrement aux heures ou les patients en ont le plus besoin, c’est-à-dire avant ou après leur travail.

–          Les médecins, comme leurs patients, sont plus fatigables et plus fatigués à 60 ans qu’à 30 car ils sont, on le rappelle, des humains normaux . Il faut donc tenir du compte du paramètre vieillissement de la population médicale. A l’heure actuelle 30 % des médecins ont plus de 60 ans et 47 % d’entre eux sont âgés d’au moins 55 ans (alors que c’est le cas de 18 % des cadres et professions intellectuelles supérieures). On ne peut pas imaginer que les médecins plus âgés gardent l’énergie de la jeunesse. Tout comme leurs patients, certains médecins en prenant de l’âge veulent travailler moins.

–          Enfin, toutes les femmes vous le diront. Malgré les avancées incontestables de la répartition des tâches ménagères, elles s’occupent toujours plus du foyer et des enfants que leurs maris. Or les femmes représentent actuellement 46% des médecins et sont majoritaires parmi ceux de moins de 60 ans. Cela fait une large population de médecins qui ne veut pas travailler jusqu’à pas d’heure comme faisaient les autres auparavant.

Sans trop de chiffres, avec des données plutôt logiques et raisonnablement imparables, on démontre donc de manière évidente qu’Il y a moins de temps médical disponible qu’avant,

Le hic, est que justement, comme on l’a vu ci-dessus, il en faudrait plus puisqu’il y a de nouveaux besoins médicaux du fait que :

–    La population française augmente

–    La population française vieillit et donc consulte plus.

En conclusion : OK, il y a un peu plus de médecins, mais il manque de temps-médecin, et c’est insoluble pour plusieurs années

Si l’on arrêtait de faire du gros titre sur l’augmentation du nombre de médecins, ou sur la nécessité de contraindre les médecins à aller s’installer dans le trou du cul de la France….

Ce sont des faux problèmes. Le vrai problème est le temps médical disponible.

C’est partout, et particulièrement près de chez vous, si vous habitez en banlieue d’une grande ville que le manque de temps médical disponible est le plus criant. Qu’il y ait ou non un médecin à 10 minutes de chez vous, s’il n’a pas de temps pour voir tous les potentiels patients, il y a un défaut d’accessibilité.

Au lieu de nous bassiner avec cette histoire de « désert », on devrait évoquer le vrai problème.  Le vrai problème pour la majorité des gens, ce n’est pas qu’il n’y a pas de médecin, c’est juste qu’il n’y a pas assez de temps médecin.

Et la on bute sur un vrai questionnement, pratiquement insoluble en l’état actuel : comment trouver du temps médecin pour faire face à l’augmentation continue de la demande de soins ?

C’est une question de plus d’un côté et de moins de l’autre. On le sait, pour les années à venir, plus de médecins OK, mais moins de temps médical. Le président du conseil de l’Ordre des médecins a raison. Il est temps d’affronter les vrais problèmes, car on va dans le mur, si l’on n’y est pas déjà.

 

Références :

http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er_1061.pdf

https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381476

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1906664?sommaire=1906743

 

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