Je suis … retraitée, comme ils disent !

De même qu’il m’a fallu des années pour réaliser que j’avais eu un cancer, il m’en faudra aussi quelques-unes, je crois, pour réaliser que je suis un médecin… retraité

Et oui, ça y est, c’est fait ! Je ne suis plus médecin clinicien en exercice ! FINI !

Cette séparation est mon choix. Un choix étonnamment déclenché il y a 2 ans, dans une réception, par un monsieur que je ne connaissais pas, dont je ne me souviens pas, et qui, déprimant suite à sa retraite, m’a dit «  vous savez, à la retraite, on n’a plus de vie sociale »… Cette phrase magique m’a fait réaliser en un éclair que je n’avais plus de vie sociale depuis longtemps à cause de mon boulot, et qu’il fallait que je prenne enfin le temps de vivre ! Merci inconnu, d’avoir généré cette prise de conscience.

Même si j’ai l’âge, et les trimestres depuis déja 2 ans, je me trouve dans la partie gauche de la courbe de Gauss des retraités. Plus d’un collègue de 67, 68 voire au dessus de 70 a été étonné de me voir quitter le navire de la médecine libérale à l’aube de mes 65 ans. Je ne suis pas la seule à le faire. Certains passent dans les journaux pour dire qu’ils sont tout contents de devenir médecins salariés sur la fin de leur carrière, mais moi, je n’intéresse pas les médias, avec ma gastroentérologie.

Encore moins de raison de passer dans les médias, je n’ai pas abandonné mes patients, ils ne sont pas à dérive en train de chercher désespérément un nouveau spécialiste qui acceptera de les recevoir dans 6 mois. Car j’ai eu la chance de pouvoir confier les patients à une successeur.  Je pressens le poids éprouvant de n’avoir pas de successeur, et je comprends vraiment la douleur des médecins qui partent sans personne pour les remplacer. La clientèle, même si c’est lourd à porter, est constituée d’individus attachants, que l’on finit par bien connaitre pour certains, et qu’il est dur de quitter, encore plus si on ne les confie qu’au vide interrégional du désert médical.

En fait, évidemment je ne travaille plus ici… mais je travaille encore là ! Comme nombre de collègues, je suis bien trop attachée à mon métier pour le lâcher totalement, et bien sûr, je n’ai pas arrêté complètement. Je reste directeur médical d’une grande plateforme de télémédecine (pas de pub). Je travaille, disons, 2 grosses journées et demi par semaine.

L’apparition de tant de temps libre dans mon nouvel emploi du temps est, comme toute nouveauté bouleversant la vie, une chose à laquelle il est nécessaire de s’adapter progressivement.

Je dirais que la première impression, très nette, très concise, intense, satisfaisante, est celle d’un allègement considérable de la charge mentale. Des vacances sans patient attendant ton retour, sans appel d’urgence de la secrétaire ou des collègues. Pas de malades qui veulent à tout prix un rendez-vous urgent alors que c’est plein à 1 mois. Pas d’hémorragie à endoscoper en plus en plein milieu d’un programme hyper-chargé et avec un cadre qui braille qu’on dépasse les horaires. Plus de journées non-stop, bloc endoscopie, réunion à midi, une consultation par 20 minutes tout l’après-midi, appels à gérer, malades à recontacter pour résultats, staff le soir, pression, pression, pression… 

Moins de pression, mais pas de dépression. Afin de savourer les nouveaux moments accordés par la retraite, j’ai pris une décision très ferme. J’ai décidé … de ne rien décider. Je veux habiter mon temps libre. Pas me lancer dans la politique, ni une ou des associations, je ne veux pas de trucs obligatoires. Je vais profiter de ma liberté durant une année, le temps d’orienter ce que je veux faire de cet espace-temps qui m’attend. Comme nombre de médecins, je ne sais pas faire beaucoup d’autres choses que la médecine, parce que le temps m’a manqué. Alors, je vais d’abord retrouver le temps, puis voir comment l’habiter autrement qu’en voyant des patients à la file. 

C’est une sensation amusante. J’ai l’impression de retrouver ma jeunesse. De retrouver un temps où je ne faisais pas que travailler. Je faisais médecine, je bossais beaucoup, mais je savais profiter de mon temps libre. On dirait que toutes ces années de médecin praticien ont grignoté petit à petit la disponibilité de mon cerveau, pour le mettre au service commandé 24/24 des patients qui attendaient que je les prenne en charge. Comme si, à la fin, j’avais obéi à cette injonction actuellement faite aux médecins, celle d’être prioritairement et avant tout au service des patients, et de s’oublier soi-même au profit de la santé des autres.

Je n’ai aucune angoisse de temps libre. Pour 2 raisons. La première est que j’ai toujours été incapable de m’ennuyer et que je compte bien que ça continue ainsi. La seconde, c’est qu’en pratique, le temps libre se remplit tout seul. Enfants, petits-enfants, c’est déjà pas mal de temps. Je renoue aussi progressivement avec ma fameuse vie sociale, celle que j’avais perdu, les amis, mais pas tous à la fois, je ne sais plus gérer du trop, ou plutôt, je n’ai pas envie. Je renoue aussi progressivement avec ma maison, dont je découvre chaque jour l’encombrement et l’état d’abandon. Que voulez-vous, quand la seule énergie qui reste après le boulot est de s’écrouler sur le canapé, le confort de son domicile devient invisible pour les yeux.

La dernière sensation incroyable, c’est de percevoir une retraite. Certes, il y a un problème (mais j’ai la chance d’avoir pu l’anticiper, et puis je travaille encore…) : la retraite est à peine la moitié de ce que je gagnais avant. Tout de même, je reste tous les mois baba de voir mon compte ainsi se remplir. C’est la première fois que je suis payée à rien foutre !  On va m’argumenter que j’ai bien gagné ça par mes cotisations. D’accord ! mais ça ne fait pas partir cette agréable sensation !

Bref, vous l’avez compris, je ne suis plus gastroentérologue libérale, et j’en suis fort aise ! Je suis un médecin « retraité actif » comme on dit, ne voyant plus de patients et faisant toujours de la médecine, d’une autre manière, de la médecine allégée, et je trouve ça super top, une nouvelle vie a commencé ! 

 

6 réflexions sur “Je suis … retraitée, comme ils disent !

  1. Bonjour Madame,

    J’ai été infirmière hospitalière pendant 42 ans… et aussi à la retraite (complète). Je me suis oubliée, et j’ai oublié les miens aussi…que je retrouve aujourd’hui en tant que mère et grand-mère… Si la vie me permet d’en profiter en bonne santé, je compte bien le faire comme vous. Très bonne retraite donc…. et prenez soin de vous.
    Nous les soignants… Toute une histoire….

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour Madame,
    Bienvenue au club ! Pas de panique, la retraite n’est pas une MICI (Maladie Insidieusement Contractée par Inaction). Non, vous verrez, les journées sont remplies de ce que nous décidons de faire avec pour seule contrainte le fait qu’elles ont toujours le même nombre d’heures. Le temps passe vite, il faut en profiter. Je vous souhaite bon vent pour cette nouvelle traversée.
    Bien cordialement.
    Paul.
    P.S : Ouf, vous n’avez pas quitté la plateforme de télémédecine où nous nous croiserons peut-être un jour ou l’autre. Merci !

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  3. Très beau plongeon dans la retraite avec un rapide retour à la surface et poursuite en nage libre sans figures imposées.
    Excellente analyse ,bravo.
    Avec tous mes souhaits de pleine réussite dans une vie encore bien remplie .
    Regine Morel

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