C’est fou ce qu’on a du mal à imaginer qu’un médecin prenne sa retraite et ne fasse plus de médecine! Cela n’étonne d’ailleurs personne que bien des médecins poursuivent leur activité largement au-delà d’un âge exigé comme légal par la majorité des gens.
Si les vieux docteurs ont du mal à cesser de faire de la médecine, c’est peut-être aussi parce qu’ils ont conscience que ce serait dommage de laisser inutilisé tant de connaissances, tant d’expérience consacrée au bien d’autrui plus qu’à soi-même.
Eh bien, c’est ce qui m’est arrivé.
Cesser de consulter pour prendre officiellement sa retraite, ça c’est fait. Mais l’arrêt des consultations n’est qu’une étape. Elle marque le moment ou le médecin a le sentiment qu’il a fait le tour de cette option et qu’il est étreint par l’envie d’arrêter la contrainte quotidienne d’être à disposition et à l’écoute de tous ceux qui viennent consulter. Certains collègues ne ressentent pas ça et continuent encore à plus de 70 ans, mais moi non.
Faire bénéficier les autres de sa maturité et du recul que l’on a su prendre au cours des années, c’est un autre challenge qui reste au médecin lorsqu’il cesse de consulter. Ce que j’ai continué au-delà de ma « retraite », en poursuivant mon activité de directeur médical dans une plateforme de télémédecine.
Pas plus que vous, je n’avais anticipé le tsunami du Covid. Je pensais travailler 2 jours par semaine, ça devint 7 jours sur 7 pendant les 2 mois du confinement ! Une fois bien épuisée, décision prise de passer à autre chose.
C’est quoi un autre chose pour un médecin comme moi. Réflexion faite, c’est toujours poursuivre des activités centrées sur le médical. Ca reste ce qui me passionne le plus et je sais bien mieux faire ça que le triage des vieilles fripes dans la ressourcerie de mon village !
J’aimerais bien faire de la médiation en santé. Je me suis formée pour ça, mais pas décidée à me lancer. Pourtant je suis convaincue d’un réel besoin de faire mieux circuler la parole, notamment dans les cabinets de groupe, au sein desquels les individualités ont du mal à composer avec l’individualisme médical si bien connu. Un jour, je ferais ça. Genre, je viens régler les problèmes, je fais une mission flash du genre « cauchemar en médecine ». Surtout qu’en plus je me suis aussi formée à une méthode innovante, l’auto-médiation, c’est-à-dire la médiation d’un seul des protagonistes d’un problème !
Je ne l’ai pas encore fait, car un beau soir, au hasard d’une discussion avec une vieille copine docteure de mon âge, Anne-Sylvie, on a réalisé qu’un même sujet nous passionnait en médecine : la bonne clinique médicale.
J’avais déjà fait bosser tout plein les docteurs de la plateforme de télémédecine autour de la clinique et en particulier de l’interrogatoire médical. Trouvant leurs décisions thérapeutiques parfois un peu expéditives après des interrogatoires squelettiques. Or en télémédecine, l’interrogatoire est le seul vecteur d’informations en l’absence d’examen clinique, il est utile qu’il soit méthodique et bien complet. En vrai, et plusieurs études le disent, plus de 70% des diagnostics médicaux sont posés ou soupçonnés lors de l’interrogatoire initial.
Et donc soudain, avec ma copine, on s’est dit qu’on continuerait bien ce qui s’était initié sur la plateforme, à savoir des interrogatoires médicaux adaptés aux symptômes des patients consultant à distance et que l’on ne peut examiner. Et si on en faisait un livre ? A première vue, ça nous paraissait assez simple à écrire.
La première démarche lorsque tu veux écrire quelque chose, est bien de chercher ce qui existe déjà (mon boss disait que s’il n’y a pas de concurrence, ça veut dire qu’il n’y a pas de marché !)
Curieusement, on n’a pas trouvé grand-chose. Des ébauches. Un livre paru il y a environ 2 ans, approchant le sujet : « Téléconsultations en médecine générale: 50 SITUATIONS COURANTES ». Mais néanmoins, comme tant d’autres ouvrages cliniques, ce livre n’en restait pas aux seuls symptômes. Dans de nombreux livres médicaux, sont mélangés les symptômes (comme par exemple une toux) et les diagnostics (comme par exemple une embolie pulmonaire). Or les patients consultent pour une toux mais aucun ne vient consulter pour une embolie pulmonaire, qui est un diagnostic final possible d’une toux.
Nous, on a décidé de partir du symptôme du patient, et à partir de la :
- De concevoir des questionnaires adaptés à toutes les causes possibles de chaque symptôme existant en médecine (il y a environ 160-170 symptômes différents, pas plus)
- Puis de proposer non pas un diagnostic, mais une orientation du patient. En se basant sur les critères de gravité et d’alarme, permettant ainsi au médecin de conseiller le patient téléconsultant : se rendre immédiatement aux urgences, ou bien voir rapidement ou non un médecin en présentiel, ou bien en concluant que la téléconsultation sera suffisante à la prise en charge.
Il est tout à fait exact d’affirmer que nous n’avions en aucune manière anticipé la quantité de travail ! En effet, si on veut adapter l’interrogatoire de chaque symptôme, il fallait en connaitre toutes les étiologies possibles. Or, la encore, on trouve peu de livres exhaustifs sur les étiologies des symptômes y compris ceux des plus grands pontes de médecine internes.
Certaines personnes nous ont qualifiées de courageuses, mais en réalité, nous étions plutôt inconscientes ! Nous n’avions pas anticipé la quantité de travail !
Notre objectif principal et numéro 1 ne nous a jamais quitté. Comme une boussole. Apporter une aide à ceux qui se trouvent en première ligne dans le recueil des symptômes des patients à distance. Les médecins, bien évidemment, peut-être aussi dans un second temps les infirmiers de pratique avancées, les régulateurs d’accès aux soins. Avoir accès à des interrogatoires exhaustifs est une manière de soulager la mémoire du professionnel de santé en lui garantissant de ne rien oublier, en l’aidant à poser assez de questions avant de partir dans un supposé diagnostic issu plus d’un raccourci cognitif que d’un recueil clinique. En quelque sorte, il s’agit de procurer aux médecins et à tous ceux chargés de l’interrogatoire une Intelligence Non Artificielle !
Finalement, après 720 pages et 720 millions d’heures de travail, nous sommes parvenues à rédiger un truc qui selon nous se tient. Il est édité par Vuibert, qui nous soutient et nous accompagne depuis le début.
Le grand jour est arrivé: 26 septembre 2023. Je suis fière de vous présenter :
TELECONSULTATION : DE L’INTERROGATOIRE A LA DECISION CLINIQUE
LES 150 MOTIFS DE CONSULTATION LES PLUS FREQUENTS

Le truc dont tout le monde a besoin en TLC, sauf que personne ne veut s’y coller.
Bravo à vous 2 !!!
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Merci !!
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