La téléconsultation à l’initiative du citoyen (auprès d’une plateforme) est-elle une pratique dégradée de la médecine ? Réponse à Pierre Simon

Ce post vient alimenter les réflexions posées par Pierre Simon sur son blog Télémédaction, blog d’importance, bien plus important que le mien. Son article soulève la question de l’humanisme de la pratique à distance: https://telemedaction.org/422016875/tlm-et-humanisme. Je veux aller dans son sens, et argumenter en faveur de cette pratique nouvelle, et je m’étonne de la virulence de certains syndicats médicaux et de certains praticiens envers cette solution de consultation, qui vient peut-être d’une méconnaissance

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J’ai réalisé des consultations de télémédecine pendant plusieurs années, dans une spécialité dont on dit qu’il est impossible de la faire à distance, sans poser la main sur le ventre, ce que mon expérience n’a pas confirmé. J’ai publié à ce sujet, un poster au congrès national de gastroentérologie en 2017 (https://www.snfge.org/content/premiere-experience-de-gastroenterologie-par-te)

Quelle médecine ai-je fait en téléconsultation ?

Je prétends avoir toujours fait de la « bonne » télémédecine. Parce que je faisais aussi de la « bonne » médecine en consultation, en tous cas, je faisais le mieux possible. Je prétends qu’un médecin qui accepte de bâcler des téléconsultations est surement un médecin qui bâcle aussi ses consultations présentielles. On est une unique et même personnalité, et le contexte ne change pas un médecin pressé en médecin tranquille.  

Les plateformes de télémédecine sont mises en cause dans les consultations rapides dites de comptoir. Mais en réalité, ce qui conduit certain à faire de l’abattage en téléconsultation, ce n’est pas seulement la plateforme qui pousse à l’acte, c’est aussi l’appât du gain. Les gestionnaires de plateformes, dont c’est l’intérêt de voir les médecins consulter vite et beaucoup, savent parfaitement qu’elles trouveront toujours des candidats rémunérés à la tâche et donc prêts à être expéditifs pour gagner plus. Ceux auxquels ça ne plait pas s’en iront vers d’autres solutions plus conformes à leur éthique personnelle.

Comparons consultation et téléconsultation

A un moment, malgré tout, lorsque je vois les hauts cris des détracteurs de la télémédecine, je me dis que l’on pourrait comparer ce qui est comparable, à savoir la téléconsultation avec l’extraordinaire, l’exceptionnelle, l’incomparable (à leurs yeux du moins) médecine présentielle.

Me basant sur ma double expérience de malade, d’aidante depuis plus de 20 ans, sur les expériences d’amis proches et sur les rumeurs issues de nombreux témoignages (donc avec une méthodologie parfaitement scientifique n’est-ce pas !), je crois pouvoir dire que les examens cliniques cachectiques voire inexistants en consultation présentielle sont loin d’être rares. Grâce à l’incroyable pouvoir de la science non scientifique basée sur l’expérience, un fait est clair : on ne peut pas affirmer que la consultation présentielle est le palace triplement étoilé de la médecine clinique, tandis que la téléconsultation en serait le taudis.

Le citoyen, comme le médecin, a besoin d’avis  

Regardons nos comportements de médecins. Nombreux sont ceux de la profession qui ne vont pas consulter en cas de problème, mais sollicitent des avis, pour eux, pour leur famille, pour les amis. Des avis sur des symptômes, mais aussi une aide à l’orientation, qui aller voir pour ça. Appels téléphoniques, SMS, groupes de pairs en ligne, beaucoup de vecteurs à distance. Ca évite des rendez-vous, des déplacements.

Alors pourquoi les citoyens-patients n’auraient-ils pas, eux aussi, envie d’un avis sur leur cas sans passer par le parcours du combattant du rendez-vous chez le médecin. Quelle ineptie irréaliste de vouloir que les gens consultent au moindre symptôme, pour la moindre prescription. Vous ne croyez pas que le citoyen est comme le médecin. Il souhaite parfois seulement obtenir une réponse simple à une question, genre un avis sur ses symptômes, un avis d’orientation (est-ce grave ou pas, ou dois-je aller, dans quel délai ?), une ordonnance pas trop complexe, voire une prescription habituelle ne nécessitant qu’une réévaluation sans examen clinique.

Ce type d’attente des patients augmente, et en plus, elle semble légitime dans un monde ou chaque problème, chaque question attend sa réponse rapide. Alors, si on ne développe pas une offre de médecine à distance, que conseiller aux patients qui demandent un avis, un conseil, une petite intervention peu médicalisée ?

  • Récupérer des fausses ordonnances sur des sites en ligne comme au temps du Covid ?
  • Se renseigner dans des groupes de patients ou chaque non sachant donnera de mauvais conseils, ou pire, orientera vers le charlatan du coin ?.
  • Trouver acceptable qu’ils prennent rendez-vous avec le premier charlatan venu, qui, lui, a des rendez-vous disponibles dans 15 minutes. (vérifiez en tapant ostéopathe sur doctolib, ils sont toujours là, ou même naturopathe, certains y sont encore, masqués en ostéopathe. En haut à gauche disponibilité + aujourd’hui)

      Moi, perso, je trouve plus sécure une consultation médicale, fut-elle à distance.

Et quand je lis que pour « juste un ordonnance », ou un certificat d’absence pour maladie bénigne, ou renouvellement d’un traitement bien équilibré, les médecins en profiteraient pour faire une « vraie » consultation, de la prévention, un examen clinique complet, excusez-moi, mais je souris. Certains le font, oui. Est-ce la majorité ? . D’autres médecins, ça les soule qu’on leur demande un rendez-vous rapide pour ces conneries de grippe d’homme, de paperasserie, de renouvellement au dernier moment parce que le patient a oublié.   Et les patients ne sont pas si bêtes, ils le sachent parfaitement. Ils préfèrent s’adresser ailleurs.

La téléconsultation du jeune actif, une solution

Pour toute une génération de jeunes actifs, la solution de la téléconsultation est une bonne solution. Biberonnés de messages de santé, et sensibles aux messages d’alerte, ils sont souvent hypochondriacissimes et veulent savoir si ce qu’ils ont est grave.

Si l’on veut bien un instant se demander les motifs de ce recours à distance notamment par les jeunes actifs, on réalisera alors qu’une consultation présentielle est une démarche pas toujours simple. Trouver le médecin s’il y en a dans le secteur, trouver un rendez-vous, mais aussi un rendez-vous qui matche avec son propre emploi du temps, parce que non, même si c’est assez urgent, le patient n’est pas à la disposition de l’horaire qu’on lui propose, même malade, même inquiet, il a une vie. Cela fait de toute consultation que l’on désire rapide, à la fois un dérangement et un challenge.

La téléconsultation sur plateforme leur est parfaitement adaptée. Pas de conflit d’agenda. Pas de temps perdu. Selon le LET, qui est un truc sérieux et pas un lobby, les téléconsultations se font en horaire de permanence des soins dans 20% des cas, la nuit dans 10% des cas en semaine, et la nuit dans 17% des cas le week-end. https://lesentel.org/2022/06/03/etude-inter-entreprises-sur-la-teleconsultation/

Ce ne sont pas les plateformes qui vont chercher les patients. Ils y viennent spontanément, parce qu’ils sont une excellente population cible. Ils y sollicitent aussi des avis pour leurs enfants, des réassurances souvent. Et puis, cela leur évite d’aller aux urgences à peu près dans 11% des cas, c’est une enquête qu’on avait réalisé en 2018 sur la plateforme ou je bossais . La question posée était : « qu’auriez vous fait si vous n’aviez pas eu accès à cette téléconsultation »

Pas seulement de la bobologie

Et puis, ne croyez pas qu’il n’y a d’avis que pour des cas bénins. Il y a des patients avec d’authentiques pathologies qui consultent à distance pour un avis, surtout s’ils ont eu du mal à trouver un médecin en rencontre physique. Le médecin téléconsultant fait alors un boulot de régulateur. Il suspecte des étiologies, demande des explorations appropriées, débute parfois un traitement, et réadresse en présentiel. Et, la, les hauts cris de nos amis du tout présentiel reprennent. Ils trouvent nul qu’une téléconsultation débouche sur une consultation physique, alors même qu’il est généralement impossible de tout faire en une seule consultation présentielle quand un cas n’est pas bénin et simple. Une seconde consultation de réévaluation du patient avec les résultats d’examens est aussi souvent nécessaire, non ? C’est de la mauvaise foi d’affirmer que seules les téléconsultations induisent des consultations présentielles de réévaluation.

Et puis il y a aussi les moins jeunes toujours actifs et les vieux carrément inactifs.

Ceux qui vivent à petite ville ou le rendez vous chez le généraliste, c’est 1 mois, le dentiste 1 an, ou il faut passer par le 15 pour une autorisation de se rendre aux urgences de l’hôpital local, quand elles sont ouvertes c’est-à-dire pas tout le temps ou jamais plus.

Et puis il y a les vieux. Les vieux chez eux, les vieux en EHPAD, oubliés de la santé. Le médecin traitant ne passe pas ou plus, ou est parti à la retraite, il n’y a pas de médecin coordinateur parce que dans les déserts on ne trouve pas plus de médecins dans les EHPAD que sur la place du village.

Il n’y a pas de médecin, mais en revanche, il y a des infirmiers et des cabines de téléconsultations équipées. Certes c’est une médecine différente et autre, ce n’est plus la médecine de papa, qui fait dans ces déserts partie des rêves envolés. Mais au moins l’aide des infirmiers est essentielle pour faire de la téléconsultation assistée. Téléconsultation assistée, cela signifie examen clinique. Même s’il n’est pas réalisé de la main du médecin. Les chirurgiens se sont bien adaptés à ne plus mettre les mains dans les ventres des patients, les médecins doivent pouvoir s’adapter à ce que la main d’un autre soignant pose un stéthoscope ou palpe le ventre …

En conclusion

Je vais dans le même sens que le Pr Pierre Simon, et je dirais que La téléconsultation à l’initiative du citoyen (auprès d’une plateforme) ne me semble pas être une pratique dégradée de la médecine. Pour ceux qui la pratiquent avec sérieux, elle n’est pas dégradante non plus. C’est une forme d’exercice nouvelle, répondant à une demande sociétale et comblant en partie la pénurie de temps médical. Comme toute nouveauté, elle réclame acceptation et adaptation.

Un commentaire sur “La téléconsultation à l’initiative du citoyen (auprès d’une plateforme) est-elle une pratique dégradée de la médecine ? Réponse à Pierre Simon

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  1. J’ai découvert la médecine à distance avec le Covid. On ne fait pas tout à distance, mais on rend bien service. On participe même à sauver une vie de temps à autre.
    Oui, les risques d’erreur son multipliés. Oui, des gardes-fous existent, en premier lieu le temps suffisant pour appréhender l’implicite, avoir une vision d’ensemble, parler le même langage. Aux confrères virulents, je dirais que comme pour toute activité humaine, il faut l’avoir essayée pour en parler valablement.

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