monologue

82 ans, surement pas toutes ses dents, et une énergie dynamique autour d’une belle couronne de cheveux blancs.

 

Manque tout de même ce petit rien qui rend paroifs un vieux monsieur irrésistiblement séduisant, enjôleur, charmant.

 

Il est entièrement tourné vers lui-même. A consacré une partie de sa vie, de ses loisirs, de ses relations familiales, à faire supporter à tout son entourage ce qu’il ne peut gérer par lui-même : sa constipation… 

 

Sa femme , la pauvre est épuisée, ca fait longtemps qu’elle ne lutte plus. Elle vient toujours avec lui aux consultations, mais a cessé  d’intervenir dans son discours. Elle a fini par comprendre qu’il ne s’adresse en réalité qu’à lui-même et qu’il n’y a plus de place pour elle. Elle l’accompagne par habitude, ou parce qu’il le demande, ou parce qu’elle a peur. Dans l’autre sens, elle, que je soigne aussi, vient toujours seule en consultation.

 

Tout haut, il ressasse ses griefs contre sa fameuse constipation. , il est évident qu’en réalité il ne sait faire qu’une seule chose : se parler. Chaque journée consacrée à sa plainte efface et idéalise la journée précédente. Ce qui explique sa pugnacité dans le symptôme. Toutes les consultations se suivent et se ressemblent,  émaillées de sa ritournelle : c’est pire qu’avant, avant je n’étais pas comme ça. Et si on tente de lui expliquer, de le raisonner, de lui rappeler que si, la dernière fois, et l’avant dernière et puis il y a un an, 5 ans, 10 ans, il se plaignait déjà de la même chose, eh bien, non il ne peut, ou ne veut le croire. La rengaine est aussitôt la : mais non, avant c’était mieux…

 

Il n’y a pas de solution. On voudrait vraiment le sortir de ce tourment. Mais il ne le veut pas, quoi qu’on en pense en le voyant sans cesse revenir en consultation. Sa vie tourne autour de ce monologue avec lui-même, de son tuyau bouché centrant son corps replet et sa santé insolente. Je lui represcris les éternels mêmes médicaments, sachant par avance qu’il en fera à nouveau un usage désordonné, que la sur-utilisation des premiers jours , dans l’espoir de résoudre enfin définitivement sa constipation va le conduire à une prévisible diarrhée. Je sais d’avance combien il va s’appuyer sur ça pour stopper le traitement, car la diarrhée sera vécue comme invivable autant que l’inverse. Je sais aussi qu’il lui faut gérer les prétextes à garder un suivi médical, donc forcément la poursuite du trouble .

 

Sur l’autre fauteuil, sa femme se tait, se ratatine. Elle a eu, elle, une maladie auto-immune grave, puis un cancer. Avec cet homme à ses côtés, elle a appris le silence. Forcément, à quoi bon parler à un conjoint qui n’écoute en fait que lui-même.

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