le choc des mots

Les joues bien roses, le ventre replet, la permanente lissée par le coiffeur en vue de la visite au spécialistes, les mamies viennent se plaindre chez le spécialiste, désormais commanditées par la désormais incontournable et célèbre « lettre du médecin traitant ». Cette lettre, plus ou moins circonstanciée, c’est le fameux sésame, celui qui atteste de la potentielle gravité du cas, ouvrant enfin la nécessité tant espérée de l’avis du spécialiste.  Cette lettre, en outre, va permettre d’éviter l’obole à la sécurité sociale des quelques euros qu’auraient couté l’accès direct.  

 

La mamie dodue, aux joues roses et à la permanente lissée, a, bien entendu, déjà fait le détour par la case gastro-entérologue, moi, ou un autre (frustrant..). Elle est en possession de ses assurances de bonne santé digestive. Une coloscopie normale, trouvant seulement des diverticules, une fibroscopie gastrique normale, trouvant seulement une hernie hiatale non compliquée, une échographie normale, trouvant seulement des calculs vésiculaires de bonne taille, donc non susceptibles de migrer, et sans inflammation de la paroi, calculs à ne surtout pas opérer. Bien sur les examens biologiques sont d’une normalité à faire pâlir les bons vivants de 40 ans de moins.. Elle a bien sur quelques antécédents ou pas… une hypertension, ou non, de l’arthrose,  c’est sur. Des soucis en pagaille, on s’en doute.

 

Tout cela n’empêche pas la mamie à l’air si gaillarde de se plaindre de douleurs abdominables. Et quitte à venir enfin rien que pour ça chez le gastro, autant résoudre tout, ici et maintenant. Savoir et comprendre pourquoi et comment, quel est la part des diverticules, de la hernie hiatale, de l’arthrose, des calculs vésiculaires, et du stress. Et quitte a consulter un médecin en secteur II, elle en veut plus que le tarif sécu, et demande donc à ressortir de ce cabinet médical là débarrassée de ces douleurs trainées depuis tant d’années. A une condition , bien sur… qu’on ne prescrive aucun des médicaments qu’elle ne supporte pas, à savoir le paracétamol, les antispasmodiques, et les régulateurs de transit, les comprimés, les gélules, et tous les médicaments, en fait.

 

La consultation a été préparée en amont. Le catalogue de symptômes est écrit ou appris et  longuement récités. Mise en œuvre maximum des forces de persuasion, pour que le spécialiste perçoive en quelques minutes la  réalité de ces vieilles  souffrances. Cela va de la douleur sur la côte droite aux spasmes intestinaux traversants, assaisonnés de douleurs dans le dos, additionnés du contingent de brulures, des inévitables gaz et leur cohorte de bruits barbares, les pets, qu’elle n’ose pas même émettre quand elle est seule de peur de réveiller le chat.

 

L’indescriptibilité absolue  de telles douleurs, égare  nos girondes mamies sur des voies grammaticales pour le moins inattendues. La force de conviction mise en œuvre est telle qu’elle nécessite le recours à de suprenants superlatifs. S’enchainent les « c’est atroce », c’est « abominable », c’est «insupportable », c’est « dramatique »… suivis de l’inévitable : « vous comprenez, docteur ? ».

 

Le docteur a bien et vite compris, oui. Il sait que les mots, fussent ils forts, ne font pas les maladies. En contraste avec la puissance des mots, le docteur, lui, remarque la roseur des joues, l’opulence, la permanente bien lissée, le petit collier pour faire chic et la normalité de l’examen clinic. Et il sait depuis la première minute de la consultation que ces mots galvaudés, ceux de la douleur ressentie, pratiquement intraduisibles, mais sans retentissement clinique, ils signent la bonne santé.

5 réflexions sur “le choc des mots

  1. J’adore votre texte….la description de la mamie qui n’ose lacher ses pets m’a fait éclater de rire….;) Et la coloscopie pour dépister le cancer, elle ne l’exige pas ??;))

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