Installations/départs: ce qui est rare est … ?

La médecine a mal à la géographie. Désert médical, Zones de non-droit, d’insécurité, jalonnent le paysage.

 

La médecine a mal au recrutement. Désormais, installations et désinstallations font l’objet d’une mobilisation journalistique. Qu’ils évoquent arrivées/départs/départs d’à peine arrivés, on perçoit de la douleur dans la plupart des articles traitant de ces sujets. Séquence pub quand un médecin s’installe, inquiétude rémanente (va-t-il rester),  trémolos quand un autre jette l’éponge ou s’en va discrètement.

 

Les médecins ont beau se sentir mal aimés, ils restent une valeur sure pour l’élu de petite ville. Avoir « son » docteur est un des rares actes politiques objet d’assentiment de la majorité et de l’opposition.

 

Le médecin qui s’installe devient rare et sa pérennité incertaine. Il faut tout d’abord le trouver, mais aussi l’inciter par des mesures appropriées. A tel point que, dans chaque ARS “les référents régionaux à l’installation sont chargés d’aller à la rencontre des futurs et jeunes professionnels et apporter des réponses concrètes aux questions qui leurs sont posées”.

 

J’ai donc décidé de réaliser un tour de presse arrivées/départs. Une abondante littérature relate les arrivées obtenues de haute lutte grâce,  les  batailles héroïques pour trouver la perle rare. Puis rapporte les traumatisants départs. Témoigne enfin du poids des incertitudes de ceux qui rêvent d’un docteur dans leurs villes et leurs villages. Un docteur va-t-il venir ? le docteur va-t-il rester ?

 

 

Rubrique j’hésite :

            « Pourquoi je ne m’installe pas », le témoignage d’une jeune généraliste

Dans le quotidien du médecin, cette jeune généraliste de 30 ans explique son choix de rester remplaçante. Elle n’a pas envie de se sacrifier, veut certes exercer son métier, mais aspire à préserver sa vie de famille et voir grandir ses enfants.

Elle apprécie de continuer à apprendre auprès des plus âgés qu’elle remplace.

Lueur d’espoir, elle ne parle pas de renoncement définitif… dans 5 ans, peut-être, je m’installerai.

 

Rubrique départs :

1.      Le départ le plus spectaculaire, c’est celui de Borée, médecin généraliste en désert du Sud-Ouest, auteur d’un livre sur son épanouissement de MG, qui signe en mai 2013 cet article « Fin de partie ».

 

Borée évoque ses raisons personnelles : « l’isolement,  Les cinémas à 40 minutes, la gare principale à 1h20, les grandes villes à plus de 2 heures de route, le réseau téléphonique mité, la connexion ADSL anémique, le conjoint qui  se tape 2 heures et demie de voiture tous les jours depuis des mois.  

Et son environnement  professionnel isolé et non stimulant:  les confrères du voisinage cordiaux, mais non motivés par la formation, ni par les groupes de paris. L’absence de stagiaires, trop éloigné de la Fac, les étudiants hésitent à faire autant de route, les enseignants du Département de Médecine générale se répartissant volontiers cette main d’œuvre et rechignant visiblement à la partager.  Une patientèle très âgée, polypathologique (30 % de patients en ALD) ,  des actes de plus en plus longs et peu rentables.  

Le bénéfice qui stagne tout en faisant des semaines de 55 heures, l’hésitation à prendre des congés parce que c’est à chaque fois un gros trou dans la caisse, la voiture qui a dépassé les 250 000 km

2.      Les médecins fugitifs, 3 petits tours et puis s’en vont 

Dans nombre de communes, l’élu est prêt à se décarcasser et à faire exploser le porte-monnaie pour avoir un médecin. A Gandelu, dans l’Aisne,  la consoeur venue de Roumanie est restée 6 mois, puis a fait route vers des horizons plus ensoleillé. Vers un village vendéen qui avait déjà vu, lui aussi, s’évaporer son médecin généraliste étranger..

3.      L’investissement dans un médecin étranger, plus risqué que la bourse 

C’est l’histoire de Laignes. 20 000 euros payés à un cabinet de recruteurs pour un couple de médecins roumains, aussi vite reparti qu’arrivés, après avoir fait salle d’attente vide dans les 7 mois suivant leur installation. Et pire, le cabinet de recrutement réclame les sommes restant dues avec intérêts, la bagarre juridique s’éternise autour de plus de 25 000 euros, et .. toujours pas de MG

4.      La tragédie « Burn-Out :« Je jette l’éponge parce que je suis en Burn-out », le cri du cœur d’un médecin manchois –  28/11/2013 quotidien du médecin-   Sujet très médiatique, le médecin qui ne supporte plus le « quotidien usant », les multiples tracasseries administratives, les restrictions de prescriptions, les complications du système de santé, l’exercice médical parasité par toutes ces choses qui il y a dix ans n’existaient pas , les difficultés financières ne permettant pas l’embauche d’une secrétaire, le refus d’ « aligner 50 consultations par jour »

Chaque médecin  se reconnait largement dans ces descriptions apocalyptiques d’une médecine dure à exercer. Les patients versent leur larme en écoutant sur France Bleue le témoignage de ce généraliste qui part, séquence émotion.

5.      La case faits divers et incivilités 

Cet article ne relate pas un départ, mais juste un déménagement vers d’autres lieux moins chauds et plus chaleureux. A Clermont-Ferrand, les  neuf médecins de l’association de médecine d’urgence, découragés, par des incivilités qui perturbaient leur exercice  viennent de déplacer leur maison médicale à l’autre bout de la ville

Petite délinquance au quotidien, menaces verbales, patients embêtés en arrivant et en sortant du cabinet, jets de pierre sur les fenêtres, voiture fracturée sur le parking. Après une explication qui dégénère dans le cabinet avec un patient, l’un des médecins se rend compte qu’il est attendu à la sortie du cabinet, et doit appeler la police à l’aide pour le faire sortir et le raccompagner. Electrochoc qui génère la décision de déménager.

 

Rubrique je m’installe. 

1.      Les proactifs individuels, ils bâtissent la maison médicale… mais après il faut attendre qu’un médecin passe, et rentre dans la cage…

A Rouziers-de-Touraine, en Indre et Loire, petit village de 1 300 habitants c’est un pharmacien qui construit une maison médicale attenante à son officine, puis s’occupe du casting. 3 cabinets sur 6 loués, aucun médecin au départ, mais ça finit par arriver . Petit tour sur les pages jaunes… 2 généralistes sont installés dans la maison médicale.. Soulignons en passant  que cette velléité de construction met en lumière l’intérêt pour une pharmacie de bénéficier d’un médecin juste à côté… 

2.      La mobilisation de tout un village, et ça marche !  : les élus, le conseil général, mais aussi les villageois pour 73 000 euros »,  Domats, une petite commune de l’Yonne de 850 habitants, décide de créer son propre centre de santé municipal. Immédiatement, des candidatures  affluent. Celui-ci accueille déjà deux médecins généralistes salariés à 6000 euros brut mensuel, ainsi qu’une infirmière secrétaire médicale.

 

3.      La mobilisation des élus, et .. ça ne marche pas. SOS : maison médicale flambant neuve cherche MG… A Landudec, en Bretagne, depuis l’ouverture de la maison médicale, aucun médecin n’a souhaité s’y installer.  Le seul praticien du village a passé l’âge de la retraite, réduit son activité, mais il reste et espère. La pub ne marche pas. Il y a deux ans, la commune avait envoyé via le Conseil de l’Ordre du Finistère des brochures à tous les remplaçants de Bretagne. Pour un résultat nul. La solution médecin étranger fait peur, cette Bretagne profonde espère encore voir venir « un bon étudiant de chez nous, qui  pourrait facilement gagner 3 500 à 4 000 euros par mois ». Avis aux intéressés. Ceci dit, question désert, les médecins les plus proches sont à 5 kilomètres et dans un rayon de 10 kilomètres, il y a des médecins. Explication à l’échec ?

 

4.      L’intervention de l’état. 

Victoire vantée sur tous les médias, le premier praticien territorial de médecine générale,  Tiphaine Loiseaux, s’est installé à Aubervilliers. En fait, d’ailleurs, elle était déjà installée, et on est venu lui offrir sur un plateau ce contrat et la médiatisation qui allait avec.

Arme suprême de la politique socialiste, remplisseur de désert (Aubervilliers, pour commencer, banlieue limitrophe de Paris..), le praticien de médecine territoriale vole au secours des villes sous-dotées pour une rémunération garantie de 6 900 euros brut par mois – 3 640 euros net ) pendant deux ans, 35 heures, congé de maladie et  maternité assuré. Le dispositif prévoit que le médecin signataire (jeune médecin généraliste non encore installé ou installé depuis moins d’un an) effectue au moins 165 consultations par mois (38 par semaine) aux tarifs opposables, dans un territoire déficitaire en offre de soins, choisi par son agence régionale de santé (ARS). Le praticien signataire est censé participer à la permanence des soins (PDS), mener des actions de prévention et de dépistage. Le dispositif se veut avantageux en matière de protection sociale. En cas de maladie, le médecin sera indemnisé dès le 8e jour, et durant toute la durée d’un congé maternité.

Le ministère a publié en août 2012 une carte de la répartition régionale de ces premiers   PTMG. 177 postes ont été réservés à l’hexagone (15 en région parisienne, 24 en Rhône-Alpes, 13 en région Centre, 2 seulement en Nord-Pas-de-Calais…), 3 sont destinés à la Corse et 20 à l’Outre-mer.

5.      Le généraliste super heureux qui fait sa pub dans son bouquin, relayé largement par la presse médicale. Que c’est bien d’être généraliste à Paris, faites comme moi !

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6.      Celui qui a enfin trouvé sa voie : un militaire au secours d’un désert 

Après une première carrière de militaire et la retraite a 52 ans qui va avec,  le  Dr Patrick Romary expose sa satisfaction d’avoir vissé sa plaque à Chateauneuf-Val-de-Bargis, petit village de la Nièvre. Ses journées sont chargées, dans une zone qui était déjà un désert médical, il « essaie de travailler de 8h à 21h, plus les matinées du samedi « . Il est content après 6 mois.

 

7.      La chef de clinique qui aurait pu rester à l’hôpital, mais a opté pour la médecine générale en désert médical. Il fallait le faire !

Le Dr Tiphanie Bouchez est l’une des rares chef de clinique en médecine générale. Qui plus est, installée à Roquesteron, dans l’arrière pays Niçois et ses routes montagneuses, avec un pied à la faculté de Nice.  Son poste est financé par le conseil général. Elle jongle entre la fac et le village, passe deux nuits par semaine en dehors de chez elle, exerce en solitaire, et a été reçue comme un miracle par le village. Pas de problème de clientèle, et un médecin qui se perçoit comme un vrai notable et a beaucoup d’ambition pour son village d’adoption. A condition de tenir le coup, car  elle trouve cela fatiguant, et comme tout médecin normal, se tape après les consultations le ménage et la paperasse.

Des chefs de clinique en médecine générale susceptibles d’avoir un exercice similaire, il y en a 74 en France.

8.      L’égaré enfin dans le bon chemin

Un ancien médecin conseil de la sécurité sociale, qui a roulé sa bosse en médecine de campagne puis de ville, le Dr Yves Bigourdan, avant de s’égarer dans le concours de médecin conseil de la sécu . A 57 ans, il revient dans le giron de la « vraie » médecine, dans un « vrai » désert, avec un argument phare : lassitude de son activité sécu à dominante administrative. Carnet de rendez-vous déjà plein 8 jours après son arrivée. On attend un article à 1 an. Quand il aura vraiment pu apprécier ce que signifie « ce sont les patients qui viennent au médecin » et pas les médecins conseils qui lui disent comment faire en pratique.

9.      La brillante étudiante aux ECN qui ne fait pas une spécialité.

Sujet phare de chaque promotion d’ECN, le premier candidat qui choisit médecine générale, alors qu’il aurait pu choisir la spécialité que bon lui semblait,  a droit chaque année aux honneurs de la presse. 2011, la crac, 640ème , Camille M, contre toute attente choisira médecine générale.

Et là, absolument personne ne comprend. Elle s’est trompée ? Voila le génie en question obligé de justifier de cet égarement.  Quoi ! Mais avec ton classement, pourquoi tu ne fais pas cardio, ou je ne sais pas moi…gynéco, chirurgie, neuro ?! »…

10.  Le vieux qui sert encore

On le sort une fois ou 2 dans les médias, à la télé, mais  dans la vraie vie on veut de la médecine de maintenant. Plus de place pour un docteur  Le Menn, qui trimballe encore sa mallette et son stétho à 87 balais bien tassé, en insistant sur les ineffables qualités de la médecine de grand-papa, et en glosant sur ces petits jeunes, dont le mot sacerdoce ne fait pas partie du vocabulaire.

 

Toute cette littérature témoigne d’une évolution sociétale de la médecine. En 2014, plus aucun doute : le médecin se fera rare dans les 10 années à venir…  La diminution du nombre des médecins est en contradiction avec les exigences des patients et des tutelles. Tous veulent bénéficier d’un service médical continu et quasi gratuit. 

Ainsi les médecins constitueraient une profession dont la valeur est reconnue dès lors qu’on en manque ? Ainsi, il faudrait mettre en oeuvre une énergie considérable pour motiver et inciter les médecins à l’installation, mais en revanche, dès lors qu’un médecin a accepté ce challenge, il serait censé accepter d’être à la disposition de tous ceux qui ont besoin de lui ? A la lecture de la presse médicale de 2013-2014, on pressent qu’il va bientôt falloir développer des arguments de fidélisation post-installation. Ah, le vieil adage: ce qui est rare est (théoriquement) cher…

 

 

 

 

PS: merci aux sites EGORA et le QUOTIDIEN DU MEDECIN pour les articles

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