Libre, je croyais que j’allais être libre…

On m’a promis en me formant un métier autonome, responsable, libéral (donc libre, c’est bien dans le mot ?) ou bien hospitalier avec une carrière à la clé si je le voulais.

On m’a fait bosser comme une dingue pendant mes études, mon internat, mon clinicat. Comment a-t-on réussi à me faire passer ma jeunesse dans les hôpitaux, les bouquins, les publications, et les nuits de garde ? Avec des promesses, des promesses d’avenir libre, autonome, responsable.

On m’a éduquée, façonnée, enseigné des manières de pratiquer. Pour venir m’expliquer désormais que c’était tout faux, c’étaient de mauvaises manières, il aurait fallu faire tout autrement. On ne cesse de me dire que faire un bon diagnostic, les bons examens et donner le bon traitement sont les dernières roues du carrosse de chacun de mes actes. Je dois avant tout être aimable, toujours empathique, jamais pressée.  Enlever carrément le mot « non » de mon vocabulaire de médecin serait souhaitable.

On m’a enseigné la crainte de l’erreur médicale. J’ai beaucoup travaillé, et travaille toujours beaucoup, en me formant régulièrement, pour avoir le maximum de connaissances, et faire le moins d’erreurs possibles. En revanche, personne ne m’avait dit que je serais de si facilement accusée d’avoir mal fait. Si je ne fais pas le bon diagnostic, les bons examens et ne donne pas le bon traitement, je suis attaquable. Si je ne suis pas aimable, empathique, disponible, je suis attaquable par la critique. On peut aller voir la CRU de mon établissement pour se plaindre de moi, on peut me jeter en pâture sur les réseaux.

J’en ai vu passer des lois, des plans de financement de la sécurité sociale, des changements de pratique. Il y a eu des trucs très bien, par exemple  l’amélioration spectaculaire des conditions de sécurité, de désinfection. Mais aussi des trucs moins bien, au vu par exemple du  nombre de généralistes (et de spécialistes) dans l’impossibilité de se payer les services d’une secrétaire, ce qui fait vraiment pitié.  Et du très moins bien avec des contraintes imbéciles comme les travaux incroyables pour l’accessibilité d’un seul cabinet.

Les lois passaient, oubliant toujours de revaloriser les honoraires médicaux. Finalement, un des ministres passé par la légiféra que les médecins pourraient en fait légalement prendre des dépassements d’honoraires, le pays n’ayant plus, dans tous les cas, les moyens d’assurer la totalité des frais médicaux des malades.  3 ministres suivants, comme n’importe quel péquin qui avait juste fait ses 7-8 ans d’étude pouvait se faire payer plus, on a limité ça aux médecins titrés. Et pour finir, on a encore réduit, en demandant aux médecins de se déterminer une fois pour toutes au moment de l’installation. Pourtant maintenant,  les mêmes qui avaient décidé de trucs comme ça (leurs successeurs, mais c’est pareil) font désormais autour des dépassements d’honoraires l’apologie de crimes d’argents itératifs.

Moi comme j’ai été formée à la dure, maintenant j’ai vraiment des c… , je peux le dire. J’ai ramassé la pisse et la merde, j’ai sué sur des polypes gros comme ça et dangereux à ôter, j’ai annoncé des cancers, j’en ai vu d’autres (et j’ai même le temps d’aller acheter mon pain moi-même et je connais le prix d’un ticket de métro). Mais ma liberté est entachée par ces politiques qui me critiquent, alors qu’ils n’ont même pas le courage de défaire des lois qu’ils ont eux-mêmes mis en place. Qu’ils les suppriment s’ils le veulent (et ont ce courage), les dépassements, mais qu’ils arrêtent de me faire chier avec ça, c’est légal ! 

Et du coup, surtout, le pire, ce qui est minant, déprimant, horripilant parfois, c’est qu’on ne me parle plus que de pognon du matin au soir et du soir au matin. Comme quoi les médecins c’est trop cher, comme quoi ils exagèrent avec leurs dépassements d’honoraires, comme quoi  la France entière est si pauvre que plus personne ne pourra payer une consultation à un médecin.  Et puis, toujours au nom du pognon, on veut que les nouveaux médecins aillent s’établir dans des zones ou le croissant est encore à 15 centimes d’euros (parce que c’est la voisine qui le fait dans les soirées pâtisserie, vu que les boulangeries sont fermées à 40 kilomètres à la ronde). Et c’est au nom du pognon, parce que vous comprenez Madame, avec le fric kon a dépensé pour les former, et en plus ke c’est cher, il faut qu’ils aillent ou kon leur dit d’aller, au nom du service public, mais bon, on va tout de même pas les salarier, parce qu’ils ne bosseraient plus 50 heures par semaine, comme maintenant qu’ils sont obligés de faire ça s’ils veulent gagner leur vie.

Non, je n’aurais jamais cru tout ça… 

Je ne savais pas, non, je ne savais pas, que près de 35 ans, après avoir sacrifié tant d’heures, de jours, de pans de vie à la médecine, je serais confrontée à ce flot d’opinions négatives sur ce métier. Il parait que c’est un métier merveilleux. Le merveilleux serait-il à ce point une denrée tellement insupportable qu’il faut le piétiner pour en sortir le substantifique venin ? Combien d’articles positifs lisez-vous sur le corps médical ces derniers temps ? Combien d’articles négatifs, ou critiques ? Combien de fois chaque jour les patients sont-ils ressortis avec une ou des pensées négatives sur le comportement de leurs médecins, alors que les médecins travaillent comme des fous pour pouvoir répondre du mieux possible à la demande de soins de tous.

Toutes ces opinions négatives créent une nouvelle réalité de la médecine, qui ne correspond en rien à la vision de la plupart des médecins. Garder une étincelle, une force vive, une implication positive au sein de ces orchestres de critiques et de ces dédales de contraintes est difficile. Surtout quand on croyait, même en libéral, être considéré comme autonome, responsable, et au service de la santé de tous .  

6 réflexions sur “Libre, je croyais que j’allais être libre…

  1. Bonjour; Étonne non de tant de colère mais de la syntaxe qu’elle prend. Qu’un médecin de grande expérience et dévouement porte en soi tant de colère est dangereux. Si encore cette colère était unique, mais l’est-elle? Les agriculteurs se pendent dans la grange, parfais sansmême enlever les bottyes pleines de merde, les policiers avalent leur arme, 150.000 clodos cherche une bouteille de vin, dix migrants se noient Pendant le temps mis par l’auteur pour écrire cette analyse un français s’est suicidé, deux se sont ratés. L’auteur à raison, pour nous de la génération des « Hommes en Blanc » de Soubiran, ce monde est incompréhensible et nous sommes loin d’avoir tout vu, pensez que chez notre voisin une dame « bien » fait un procès de 20 millions de dollars parce que son pot de poulet avait moins de parties que sur la réclame. Nous sommes confus comme un chien abandonné par son maître qui se retrouve dans une cage. Nous ne voulons pas savoir comme le chien qu’à la fin du parcours c’est la chambre à gaz. L’hôpital tel que nous le connaissons est en voie de disparition, la consultation est en voie de disparition, et nous sommes ceux qui sont au bord de la route et regardent le train dérailler, ou nous sommes dans le train. Allez en arrière quelques décennies et les formateurs demandaient aux jeunes « pourquoi ils avaient choisi médecine » et recevaient toutes les belles réponse (souffrance, humanité….) puis nous avons vu peu a peu des jeunes oser dire qu’ils voulaient ce métier pour la puissance et la gloire. Pour citer Confucius, « lorsque la brume obscurcie la route il faut s’asseoir. » (il n’a pas dit s’asseoir pendant 50 ans pourtant c’est le temps qu’il va falloir pour reconstruire un système médical sans médecins ni hôpitaux). Toutes mes excuses pour la tristesse, une malédiction chinoise serait « que tes enfants vivent une période historique », la notre est tellement historique qu’elle ne mène peut-être à rien.

    Aimé par 1 personne

  2. Doctors must warn patients of all the dangers before every treatment
    Chris Smyth, Health Editor
    October 27 2016, 12:01am,
    The Times

    Consent to treatment will be valid only if doctors have tailored information on risks and benefits for each patient
    CHRISTOPHER FURLONG/.

    Doctors must spend 30 minutes warning patients of the risks and alternatives to treatment in reforms that could see many fewer opting for surgery.

    The NHS has been warned that it faces a rise in the £1.4 billion negligence bill if it does not sweep away a “paternalistic” culture after one of the biggest legal changes to the doctor-patient relationship in a generation.

    Consent to treatment will be valid only if doctors take the time to get to know patients’ values, their job and even their hobbies and then tailor information on risks and benefits to each person, according to…

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  3. Médecin privée de thèse, comme 40 autres confrères, je partage votre vision de ce système de santé avec la même amertume…Victime d’un burn out, en plein milieu hospitalier, on me préfère maintenant un médecin étranger alors que je peux justifier de la formation reçue, alors que j’ai consacré une partie de mon temps personnel à défendre certains de mes patients contre la machine administrative, à leur tenir la main en fin de vie ou lors d’interventions chirurgicales éprouvantes…Je ne suis plus rentable, je ne suis pas assez formatée…Contrainte d’exercer un autre métier, on m’a taxé de » vendeuse de fromages » au sein d’un conseil départemental de l’Ordre…Et si le malaise venait en partie que nos instances représentantes se fassent plus que discrètes par peur d’être taxées de corporatisme…

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    1. J’ai en effet entendu parler de votre problème de thèse qui a été diffusé dans la presse. C’est ubuesque, et j’espère que vous finirez par rentrer dans vos droits d’exercice, correspondants à votre formation. Bon courage

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