Lettre à Juan, Thierry, Mathieu, Cécile, et plus largement à tous les soignants consacrant leur vie et leur temps à soigner les malades du Coronavirus.

Juan, tu as à quelques années près l’âge que j’avais quand je suis tombée dans le bain des débuts de l’épidémie de SIDA. 1985 … Mathieu, c’est l’année de ta naissance, si je ne me trompe pas. Moi j’étais déjà jeune chef de clinique, à la Pitié Salpêtrière. J’avais votre âge quand je me suis trouvée face à un secteur d’hospitalisation rempli de gens souvent adolescents ou petits adultes, qui avaient eu leur première pneumocystose et dont on savait que le pronostic vital était désormais de moins de 1 an si on ne trouvait pas de traitement miracle. Et on ne l’a pas trouvé de suite, le traitement, comme on sait maintenant.
Ce n’est pas pour vous faire la leçon du vieux de la vieille, celle qui a tout vu, que j’ai envie de vous écrire. C’est parce que je travaille avec vous chaque jour, et que je vois vos angoisses, votre investissement au service de l’infection qui atteint le monde d’aujourd’hui. C’est parce que je redécouvre cette indicible souffrance que ressent un médecin quand il réalise qu’il ne peut pas sauver toutes les vies, quand il est confronté à une maladie qui tue en aveugle, dans l’injustice, et dans la souffrance.


Avec le SIDA, on s’est soudain trouvé confronté à des jeunes gens qui avaient des pathologies épouvantables. Des diarrhées monstrueusement profuses en gastro, des pneumopathies gravissimes, des atteintes cérébrales de CMV. Des sarcomes de kaposi invasifs qui leur déformaient la figure. Des gens jeunes, des gens qui avaient vécu normalement, qui avaient profité de la vie sans se douter qu’ils allaient en mourir.
Pour les jeunes médecins, comme pour les plus vieux médecins, cette situation était insupportable. Parce qu’elle faisait tomber le piédestal de la médecine qui guérit tout. Parce qu’elle faisait valser l’idée que les vieux devaient mourir avant les jeunes. Pour la première fois, des jeunes étaient la cible prédominante d’une maladie, et leur atteinte puis leur mort était toujours injuste. Était-ce normal de mourir parce qu’on était homosexuel, parce qu’on se droguait, parce qu’on avait été transfusé, parce qu’on avait fait l’amour avec la mauvaise personne…
La médecine ne s’en est jamais vraiment bien remise. Il y a eu du positif, la prise de conscience des patients de la nécessité d’une information claire de la part des médecins. Est restée à tout jamais une sensation de fragilité, comme l’imminence d’une attaque virale ratée mais qui pouvait se reproduire. Néanmoins, petit à petit, on a progressivement repris confiance en la vertu de guérison de la médecine, puisqu’on avait même réussi à trouver le traitement de cette saleté. On a alors pu croire que les médecins pouvaient même vraiment faire reculer la mort annoncée d’une maladie tueuse. Et finalement, certains en sont même venus à s’imaginer que les médecins avaient presque un devoir de bonne santé envers les patients, et d’aucuns, même pas si malades que ça, sont devenus exigeants comme tout, mais ça c’est une autre histoire.
Cette première attaque du SIDA heureusement contrée en quelques dizaines d’années grâce à la recherche humaine aurait du rappeler à toute l’humanité que la planète a de longue date eu pour objectif de lui balancer des maladies tueuses. Probablement parce que c’est la loi de la nature de lutter contre la surpopulation en tuant une partie des vivants.
Quelques virus, SRAS, Ebola, ont refait des tentatives ces dernières années, mais n’ont pas gagné la partie. L’homme a été le plus fort.
Mais voilà qu’en 2020, survient une autre épidémie, un virus particulièrement bien armé, qui arrive à sauter, à galoper même d’humain en humain pour diffuser en quelques semaines un scénario de terreur sur la terre entière, et l’on sait déjà que les morts vont se compter par milliers, et l’on sait déjà qu’il y aura, comme au temps du Sida, des morts injustes. Il n’y aura que des morts injustes. Des gens qui sont allés à une réunion, dans un stade, qui ont pris le métro, l’ascenseur, des gens qui ont mené leur vie normalement alors que le virus rodait déjà parmi eux…
Et vous les petits jeunes docteurs avec qui je bosse sans relâche depuis près de 3 semaines, Juan, Mathieu, et toi Thierry, la quarantaine déjà, donc un peu moins jeune, je vois combien vous avez peur de cette découverte de l’impuissance de la médecine. Et toi, Cécile, notre infirmière qui nous accompagne à chaque instant, toi qui pleurais parce qu’un patient qui ne répond pas au téléphone est potentiellement un malade aggravé que l’on ne va pas pouvoir secourir. Nous partageons tous les 5 une chance que nous savons inestimable : nous faisons de la télémédecine. Donc, nous sommes à l’abri de la contamination, nous travaillons chez nous. C’est une chance et aussi un fort sentiment de culpabilité. Parce que, pendant ce temps, les collègues de votre âge sont sur le terrain, dans cette médecine surréaliste, mal ou pas assez protégés du fait de l’imprévoyance des dirigeants, qui préparaient la guerre contre l’ennemi, mais pas la guerre contre un virus contagieux. Parce que pendant ce temps les collègues de ma génération, ceux que j’ai laissé dans la clinique en la quittant l’an dernier pour une retraite que je pensais méritée, mes amis se battent avec 3 fois plus de lits de réa que d’habitude, une salle de réveil transformée en réa, les gastro qui font la visite des secteurs dits « Covid+ non réanimatoires », des chirurgiens qui font office d’infirmières pour tourner les patients intubés, parce qu’il faut 5 personnes pour mettre sur le ventre un patient curarisé et que les infirmières, les vraies, sont déjà malades.
Alors, nous, nous travaillons encore plus que des dingues pour noyer notre culpabilité de ne pas être parmi vous, sur le terrain. Nous travaillons aussi parce que les gens se sont tournés vers la sécurité que leur offre notre plateforme de télémédecine, celle d’un accès sécurisé et à toute heure à un médecin. Parce que, convaincus maintenant que le Coronavirus frappe aveuglément et partout, les malades n’osent plus aller dans des urgences potentiellement contaminées, ni même dans la salle d’attente de leurs propres médecins.
Je ressens à nouveau cette sensation d’injustice de la mort qui arrive en masse et sans prévenir. Juan, Mathieu, Thierry, Cécile, Je vous vois souffrir de cette découverte totalement nouvelle pour vous. Je vous observe, vous voulez conjurer le mauvais sort, pour que ça s’arrête, juste par la force de votre investissement et de votre travail acharné. Je vous vois, (et moi avec, j’avoue), tout mettre en œuvre pour que les applis de diagnostic et de suivi que nous avons développées en un temps record nous permettent de ne pas manquer celui qui nous contactera avec un état de détresse respiratoire dont on sait qu’il est extrêmement difficile à diagnostiquer, en consultation, comme en téléconsultation, celui dont on sait que parfois le compte à rebours est enclenché parce que les patients basculent très vite.
Je retrouve cette impression d’impuissance, ce désarroi face à l’évidence que la médecine n’est pas toujours capable de tout, et que cette épidémie met en lumière l’impossibilité de sauver tous ces gens malades. Parce que notre rôle premier c’est de sauver les gens, pas de les voir dévisser en quelques heures pour des raisons incontrôlables au delà de toute ressource thérapeutique.
Je me dis alors que je suis la plus âgée d’entre vous, et que c’est à moi de vous dire des paroles qui vont vous rassurer, vous soutenir, peut-être un peu vous aider. Alors je vous dirai ceci : notre boulot est de tout mettre en œuvre pour soigner, mais, hélas, nous ne pouvons pas sauver toutes les vies quand l’heure est venue. Nous pouvons accompagner, surveiller le moindre signe d’insuffisance respiratoire pour agir à temps. C’est exactement ce que nous avons travaillé à mettre en place depuis bientôt 3 semaines, avec nos moyens, notre énergie, et notre temps. Ne pleurez pas, soyez fiers de d’être des médecins, d’agir pour le bien des autres, de savoir vous dévouer sans compter vos heures, et votre investissement. Nous faisons ce que nous pouvons, mais sans traitement efficace, on peut si peu. Alors, faites-vous confiance, car vous prouvez à chaque moment de travail que je partage avec vous que vous êtes des vrais professionnels de santé, de grande qualité. Grâce à notre investissement, grâce à votre investissement, grâce à l’investissement, au courage, de ceux qui sont sur le terrain, en grand risque d’être malades eux-mêmes, on sauvera quelques vies, du moins je l’espère, mais pas toutes, parce qu’on apprend à nouveau, comme lors de l’épidémie de Sida, que la médecine ne peut pas tout.
Je suis si triste d’avoir à écrire ce texte. Je suis si triste d’avoir commencé ma carrière médicale avec le Sida et de la finir dans la même sensation d’impuissance avec le Corona…

2 commentaires sur “Lettre à Juan, Thierry, Mathieu, Cécile, et plus largement à tous les soignants consacrant leur vie et leur temps à soigner les malades du Coronavirus.

  1. Merci pour votre message. Je suis un citoyen ‘lambda’ confiné, j’obéis aux prescriptions du gouvernement. Vous, vous faites de la télémédecine. Merci. Ne culpabilisez surtout pas de ne pas être praticien en hôpital, il faut aussi des médecins comme vous qui travaillent derrière un écran et se protègent physiquement et moralement, car vous faites largement votre part de travail, et il ne faut pas que la société vous perde… J’ai une soeur médecin praticienne en hôpital, je l’ai vue et un peu aidée à préparer le fameux concours de médecine dans les années 80s, et j’ai donc vu que c’est souvent très difficile et très complexe, les études et la pratique de la médecine, alors ne culpabilisez pas, vous faites largement votre part de travail et de combat face à un ennemi imprévisible et que vous ne connaissez pas encore assez. Et après la crise, faites aussi de la politique, participez à l’organisation et aux choix des investissements, luttez contre le numérus clausus autant que possible, virez les ‘gestionnaires’ trop éloignés du terrain. Soyez humble face à la nature,humains avec vos patients, solidaires avec vis collègues, et fiers de votre utilité sociale et de votre vocation. Bien à vous, FL

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  2. Merci Frédéric pour ce beau retour. Tour ce qui est dit est tellement vrai malheusement. Ce que je trouve insupportable, et ce , jusqu »a la fin de ma vie , c’est
    de subir de telles conditions de travail ( car je suis une infirmière à la retraite) tout
    simplement parce qu’on a fait le choix d’un métier qui est tourné vers l’humain.
    Que dire d’une société qui accepte de mieux rémunérer un attaché territorial ( un administratif ) qu’une infirmière qui ont pourtant des cursus d’études équivalents .

    Aimé par 1 personne

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