Le petit DMP de chez moi

Dans ma ptite clinique ou je travaille, pas si ptite que ça, aussi grande qu’un ptit hôpital, ya déjà un ptit « Dossier médical partagé » local depuis plusieurs années.  On dirait que le futur DMP tel que pensé par les nouvelles tutelles en charge d’icelui, va ressembler fort au dossier partagé d’établissement que j’utilise au quotidien.  C’est pourquoi  je voudrais en évoquer les points forts et les points faibles et donner mon point de vue d’utilisateur de dossier partagé. 

Notre petit DMP est en pratique un groupeur de données. Il aligne les items dans un semblant d’ordre qui est si on y regarde de près,  un joli désordre, mélangeant les paramètres administratifs, logistiques, et médicaux. Il ne permet pas de faire une prescription médicale.

Notre petit  DMP sert à tout. Tellement à tout qu’en cas de pannes (heureusement rares, ou plutôt non, pas si rares, mais brèves), eh bien, nous n’avons plus de cerveau du tout.  On ne sait même plus le nom du patient, ni qui il vient voir, ni à quelle heure il doit aller au bloc.

Même si le parcours médical est le fil conducteur pour le patient, le vrai cerveau d’un hôpital n’est pas médical. La donnée hospitalière de base, c’est l’identification administrative. Qui est qui, adressé par qui, consultant qui, hospitalisé ou, combien de temps, opéré quand et par qui, et acte codé (oui, on est dans le privé, et on transmet le PMSI en temps réel, contrairement au public)… Lorsque notre DMP est en panne, l’établissement est soudain comme décérébré. Plus de listes des patients des consultations, plus de programme de bloc, plus d’organisation de prise en charge aux urgences, plus de malade hospitalisé (administrativement s’entend), plus de demande d’examen de tous ordres, plus aucun résultat d’examen, et j’en passe.

Donc la première compétence de notre DMP est administrative. Il collige la quasi-totalité des données du parcours patient intramuros, et tout le suivi logistique de l’entrée à la sortie d’un patient, le lit dans lequel il est hospitalisé, les horaires de ses examens et intervention, le codage de tous les actes, le brancardage…

Et la partie médicale ? Une chose est claire dans notre petit DMP à nous: la partie médicale a été moins pensée que la partie bureaucratique. Ce sera probablement pareil dans celui que conçoit le ministère. En tout cas, ce que nous y trouvons n’a strictement rien à voir avec un logiciel médical au sens où on l’entend. Notre DMP se contente de colliger les données médicales.  C’est le minimum syndical d’un éditeur, qui imagine souvent que les médecins sont satisfaits de trouver ce dont ils ont besoin, même s’ils doivent chercher. La donnée est présente, mais pas vraiment organisée au sens ou l’entendrait la réflexion médicale.

Du point de vue du suivi médical, notre DMP perso a plusieurs points forts :

  • Il y a différents profils d’identification, donnant accès aux informations spécifiques du métier de celui qui s’est loggué. Le médecin a accès à l’ensemble des données médicales et administratives.
  • Toutes les observations médicales successives sont en ligne. Résumés de consultations, courriers des médecins, tous les résumés de passage aux urgences, tous les compte-rendu de sortie des hospitalisations, mais aussi ceux des réunions de concertation de cancérologie,  des staffs, etc…
  • On dispose en temps réel de tous les résultats d’examens effectués dans l’établissement ou par les laboratoires d’anapath correspondants. Biologie, radio, échographies, bilans cardiaques, endoscopies… Pour les radios un autre logiciel de type PACS est présent dans tous les ordi permettant de voir les images tandis que les compte rendus sont insérés en temps réel dans le dossier partagé.
  • Le DMP est accessible de partout. On trouve plus de 600 ordinateurs en réseau dans la clinique. Jusqu’à 4 par poste de soins, 2 pour les médecins et 2 pour les infirmières.  Des ordinateurs dans tous les bureaux de consultation, dans les couloirs sur des chariots pour la visite, dans les accueils, dans chaque salle de bloc.  Toutes les secrétaires disposent d’une imprimante/scanner qui leur permet d’entrer les courriers des médecins correspondants, et les résultats d’examens réalisés à l’extérieur.

Pratiquement  plus de dossiers papier, hormis quelques doctes scientifiques de médecine interne ne pouvant réfléchir qu’un stylo à la main. Et les incontournables papiers administratifs dont certains sont en même temps scannés dans le dossier commun.

  • Le grand côté pratique médicalement se dévoile quand les patients ont oublié d’apporter des résultats ou mal mémorisé les pathologies dont ils sont atteints. Le dossier partagé permet de reconstituer le parcours médical du patient pratiquement exhaustivement, même s’il ne sait pas nous l’expliquer.  Les antécédents ont été préalablement notés par quelques praticiens, ou sont dans une conclusion de sortie, les interventions antérieures sont récapitulées par un anesthésiste, etc…

En bref, grâce à notre dossier partagé :

Un patient venu hier aux urgences, qui a eu une biologie, un scanner et une fibroscopie, a été vu par le chirurgien, a reçu une ordonnance de sortie, tu le revois le lendemain, et tu disposes de l’intégralité des données de la veille.

Mais… n’allez tout de même pas imaginer que des médecins soient totalement satisfaits d’un outil qui leur sert au quotidien. Notre DMP a donc aussi des points faibles :

  • Les fichiers sont à peu près en ordre temporel, encore que. Ils ne sont pas hiérarchisés. Les éléments médicaux sont intercalées avec des données non médicales.   Et comme le logiciel est fonctionnel depuis plus de 15 ans, ça fait énormément de documents en ligne. Certains dossiers demandent de la patience si le patient ne se rappelle plus ce qu’il a eu. Quand un praticien avant vous a eu l’idée de faire un document de synthèse théoriquement accessible à tous ceux qui vont se pencher sur un dossier complexe, celui-ci n’est pas identifiable, on ne peut le trouver que par hasard, parce que les titres des courriers sont basiques, et pas faciles à changer.
  • Il n’y a pas possibilité de faire une recherche médicale par critères, puisque tout est en texte libre. Pour approfondir le dossier d’un patient polypathologique, il est nécessaire d’ouvrir chaque document séparément. Ceci dit, si l’on a le temps et le courage de chercher, on trouve pratiquement tout, y compris l’ensemble du traitement pris par le patient qui n’a plus qu’à confirmer car il a parfois oublié l’ordonnance chez lui. Mais c’est consommateur de temps.
  • On ne peut pas consulter plusieurs documents à la fois. L’un après l’autre uniquement. Ca, c’est très chiant. Un petit tableau incomplet permet depuis quelques temps la synthèse de quelques données biologiques, mais il n’est pas paramétrable par patient.
  • Il est clair qu’un dossier partagé n’a rien à voir avec ce que l’on imagine d’un logiciel médical. Il ne sait, par exemple, pas regrouper les éléments cliniques pour sortir une synthèse ou un résumé d’hospitalisation automatisé.
  • Notre DMP est un dossier partagé d’établissement et, comme le sera le futur DMP, ce n’est pas un logiciel médical au sens ou l’entend le corps médical. On ne peut donc ni prescrire, ni suivre les prescriptions médicamenteuses. Du coup un autre logiciel, plus spécifiquement médical  été installé en complément. Ils ne sont pas interfacés. L’idée de l’interface entre tous les logiciels semble un rêve de bureaucrate très complexe à mettre en pratique. Cela éparpille les sources à consulter et oblige à jongler entre les  différents logiciels.

Points forts nettements supérieurs aux Points faibles

Cet alignement de données même pas très organisées, et même un peu désordonnées, c’est  certes une perte de temps au départ pour mettre en ligne et visualiser les documents, mais au final  un gain de temps significatif à l’arrivée.

Pour tous ceux qui travaillent avec l’aide de ce DMP d’établissement, il est clair que le partage d’informations est une intelligence partagée, et une évidence au quotidien, et facilite grandement le suivi notamment médical des patients, et la cohérence des parcours de soins.

Notre expérience montre à quel point cela se construit sur des années,  demande un investissement des protagonistes, est compliqué à relier au monde extérieur. En se basant sur notre expérience locale, il est clair que le DMP (quelqu’il soit) n’apportera pas un plus aux parcours patients du jour au lendemain. Il est clair qu’il ne se fera pas sans l’investissement de ceux qui voudront bien y mettre des informations.   (Et comme c’est du temps médical, il faudra surement songer à le rémunérer à sa juste valeur, mais c’est un autre sujet).

Le petit DMP de chez moi en tous cas, apporte bien de l’aide. Certes, la courbe d’apprentissage d’un nouveau venu est laborieuse, mais une fois maîtrisé, c’est tant de facilité de bosser avec ça qu’il est impossible de s’en passer… Et malgré de nombreuses imperfections,  au quotidien, notre DMP, il est clair que personne, aucun médecin, aucune infirmière, aucun cadre, aucun administratif n’imagine pouvoir s’en passer.

 

 

Une réflexion sur “Le petit DMP de chez moi

  1. Bien sur, vous ne pouvez pas vous en passer, puisque c’est votre seule source d’informations… Ceux qui ne disposent que d’un dossier papier ne peuvent pas s’en passer non plus… Le DMP est « partagé » entre médecins et administratifs, alors qu’il devrait avant tout être un outil d’aide à la prise en charge médicale. L’absence de réflexion sur les besoins médicaux qu’un tel logiciel pourrait assouvir et l’absence d’ambition de développement en ce sens en disent long sur la compétence et les préoccupations des promoteurs des DMP. (Votre expérience décrite est, je pense, représentative des deux mondes « privé/public », qui, pour une fois, sont à la même enseigne. Il n’est peut-être plus d’actualité de chercher des points de divergence).

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